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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Des vacanciers paumés, cruels
mais férocement drôles
Alexis Maximovitch Pechkov, dit Gorki (« l’Amer »), est surtout connu en France pour ses romans autobiographiques. Ce fut aussi un dramaturge, et la création de ses « Estivants » par Éric Lacascade vient à point pour le rappeler, comme ce fut déjà le cas quand celui-ci monta « les Barbares », en 2006, dans la cour d’Honneur, à Avignon.
Dans un décor qui évoque de belles cabines de bains, doubles ou simples, Éric Lacascade nous présente les quatorze personnages des Estivants. En couple ou seuls, médecin, avocat, écrivain en mal d’inspiration, homme d’affaires, mère au foyer, femme en mal de mari, etc., ce sont tous, sinon des parvenus, au moins des déclassés. Issus du peuple, mais en rupture de classe, ils mènent une vie aisée. Cette vie a cependant perdu tout son sens. Leurs discussions sur l’amour, le couple, les enfants, la vie, la mort, la révolution, l’art, font le sujet de la pièce, qui, pratiquement dépourvue d’action, ne repose guère que sur des discours.
L’usage du double prénom en guise de patronyme, habituel chez les Russes, rend les premières minutes du spectacle un peu difficiles à suivre avec une telle pléiade de personnages. Puis, cet obstacle franchi et les caractères commençant à se dessiner, l’attention du spectateur est définitivement conquise. La pièce de Gorki est très bavarde, et ce n’est pas le moindre mérite de la scénographie d’Emmanuel Clolus et de la mise en scène, très nerveuse, d’Éric Lacascade que d’avoir su rendre vivante cette suite de discours qui dure trois heures. L’utilisation de tout le plateau où il se passe toujours quelque chose, l’ingéniosité du système des cabines de bains qui se déplacent et se transforment à volonté, permettant tous les changements de décor à vue et rapidement, concourent à la création d’un rythme rapide et efficace.
« les Estivants » | © D.R.
Le texte est servi par une troupe jeune et dynamique, fidélisée par Éric Lacascade. Quelques individualités s’en dégagent, dont, au premier rang, Lacascade lui-même, remarquable dans le rôle de Chalimov. Il campe avec brio un écrivain à succès, sur le retour, cynique et désabusé, nonchalant et piètre séducteur, de surcroît. Daria Lippi est une Youlia très convaincante dans son rôle de femme libérée, assoiffée d’hommes. Jérôme Bidaux, qui interprète son mari, Souslov, a aussi son moment de gloire, quand il est ivre ou quand il assume son personnage d’homme vulgaire et misogyne. Christelle Legroux (Carélie) et Élisabetta Pogliani (Maria Lvovna) sont excellentes dans le rôle de la soi-disant poétesse (célibataire prolongée) et celui de la femme engagée qui essaie d’aligner ses actes sur ses idées.
La traduction concourt à la vitalité de la pièce
Ne maîtrisant pas le russe, il m’est impossible de dire si la traduction est fidèle au texte de Gorki. Elle est conforme aux habitudes de Markowicz : modernisation qui ne recule pas devant les anachronismes, familiarité assumée. Telle qu’elle est, elle concourt indubitablement à la vitalité de la pièce.
En fin de compte, les Estivants constituent un spectacle populaire et de qualité, qui nous renvoie l’image d’une société proche de la nôtre par ses interrogations et son manque de perspectives. Les spectateurs, ravis, ont eu raison de faire un triomphe à la pièce de Gorki et à l’équipe d’Éric Lacascade. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Les Estivants, de Maxime Gorki
Traduction d’André Markowicz, éditions des Solitaires intempestifs
Mise en scène : Éric Lacascade
Avec : Grégoire Baujat (Vlas), Jérôme Bidaux (Souslov), Jean Boissery (Deuxpoints), Arnaud Chéron (Doudakov), Christophe Grégoire (Bassov), Stéphane E. Jais (Rioumine), Éric Lacascade (Yakov Chalimov), Christelle Legroux (Carélie), Daria Lippi (Youlia), Millaray Lobos Garcia (Varvara), Marco Manchisi (Zamyslov), Élisabetta Pogliani (Maria Lvovna), Noémie Rosenblatt (Sonia), Laure Werckmann (Olga)
Collaboration artistique : Daria Lippi
Scénographie : Emmanuel Clolus
Assistants à la mise en scène : Alice Martinache, David Botbol
Lumières : Philippe Berthomé
Costumes : Marguerite Bordat
Atelier costumes : Amélia Holland, Myriam Rault, Valérie Tellier
Son : Marc Bretonnière
Construction décor : Atelier du Grand T/Nantes, François Aubry, Jean Chrétien, Arnaud Quinson
Régie générale : Joël L’Hopitalier
Régie lumière : Ludovic Morel
Régie son : Vincent Buret
Poursuite : Benjamin Bouin
Habillage : Lydie Tarragon, Laure Fonvieille
Théâtre national de Bretagne, centre européen théâtral et chorégraphique, salle Serreau • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes
Réservations : 02 99 31 12 31
Du 12 au 23 janvier 2010 à 20 heures
Durée : 2 h 50
23 € | 12 € | 8 €
Les Gémeaux, scène nationale • 49, avenue Georges-Clémenceau • Sceaux
R.E.R. B, station Bourg-la-Reine
Réservations : 01 46 61 36 67
Du mardi 9 au dimanche 21 mars 2010, du mardi au samedi à 20 heures (horaire exceptionnel), dimanche à 17 heures
Tarifs : de 9 € à 25 €
Tournée :
– 3 et 4 mars 2010 : Scène nationale de Sète et du Bassin-de-Thau (34)
– 14 au 16 avril 2010 : Théâtre national d’Aquitaine-Bordeaux (33)
– 28 et 29 avril 2010 : Théâtre d’Évreux, scène nationale (27)
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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