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8 décembre 2009 2 08 /12 /décembre /2009 16:55

Le pari de fracasser
les consciences


Par Maja Saraczyńska

Les Trois Coups.com


Cette troisième création du Théâtre du Fracas – présentée pour la première fois en octobre 2008 au Théâtre de l’Ouest-Parisien – s’inscrit parfaitement dans la lignée choisie par la jeune compagnie dès 2004. Celle d’interroger sur scène le monde et la vie en société : « Comment fait-on pour vivre ensemble ? Pour vivre aujourd’hui ? ». Au choix ambitieux (et délicat) d’un beau texte de Gorki – qui se révèle d’une actualité immédiate et urgente – s’ajoute une belle énergie communicative et la fusion de jeunes talents.

Gorki place son univers glacial au temps de l’épidémie de choléra et de la révolte du peuple, au moment où tout doit exploser comme ces mixtures étranges du chimiste, qui ne cesse d’imaginer créer un nouvel homme. Le rêve d’une autre humanité, engendrée par le soleil, pure, intègre et non dépravée, se propage dans l’air. En attendant, le chimiste Protassov (Vincent Joncquez) se consacre pleinement à ses recherches scientifiques, en délaissant sa femme (sublime Alix Poisson), courtisée par son meilleur ami d’enfance, le peintre Vaguine (Sidney Ali Mehelleb). Autour du chimiste gravitent alors des intellectuels, des artistes, des propriétaires, des ouvriers, des vagabonds… C’est un mélange volcanique de toutes les classes sociales, qui se côtoient et partagent le même espace (scénique et vital) sans se parler véritablement, sans se comprendre.

La seule protagoniste lucide dans cette galerie de portraits épouvantables – à l’instar de la tradition romantique –, la sœur de Protassov (Nathalie Radot), atteinte d’une maladie incurable, comprend la condition humaine, ressent la haine qui monte et essaye, en vain, d’ouvrir les yeux des autres. Elle finira tout de même par rejeter l’amour de Tchépournoï, vétérinaire (notion spéciale pour Teddy Melis), qui préfère soigner les bêtes que les hommes corrompus. La sœur de ce dernier, Mélania (admirable Éléonore Joncquez-Simon), tombe éperdument amoureuse du chimiste, insensible à ses charmes. Un cercle vicieux où règne la peur maladive des autres et où il n’y a plus aucune place pour l’amour.

« les Enfants du soleil », de Maxime Gorki | © Antoine Melchior

Une satire mordante de la société

La genèse des Enfants du soleil, personnelle et contextualisée (Gorki l’écrit dans la forteresse Pierre-et-Paul où il fut incarcéré suite à son manifeste contre le massacre du « Dimanche sanglant » *) prend vite des accents universels. Ceux d’une satire mordante de la société, d’une image grinçante de l’homme, cruel et indifférent. Ce que le Théâtre du Fracas réussit brillamment à nous transmettre, c’est avant tout cette solitude effrayante de chacun des personnages. La scénographie d’une froideur rigide, chimique – conçue à partir de panneaux démontables en Plexiglas et de cubes blancs – accentue parfaitement l’isolement des êtres représentés, même si certains choix peuvent paraître plutôt naïfs, banals ou trop illustratifs (comme toutes ces innombrables formules chimiques écrites à la craie sur le plateau).

Le plus grand regret serait celui d’un jeu inégal et relevant des différents registres : tantôt comique, tantôt grave, tantôt naturel, tantôt déclamatoire, différant d’un comédien à un autre. Dommage également que le personnage principal du chimiste soit si peu crédible, mal construit, inachevé, caricatural, tel un pantin grotesque et maladroit : tout le contraire de l’incarnation de « la figure d’un progrès qui [nous] emmène vers un monde meilleur ». S’ajoutent à cela quelques longueurs et baisses de rythme, qui s’échappent involontairement de cette création bien structurée. Car le spectacle débute par un calme apparent, sournois. Mais la mixture chimique commence déjà à bouillir en annonçant une catastrophe inéluctable : une explosion, un coup de pistolet, la mort, la folie… Jusqu’à la fin, à la fois burlesque et tragique, où les personnages perdent tout contrôle sur les évènements.

Malgré quelques imperfections, on suit ces Enfants du soleil avec attention, et on se laisse entraîner par leur catastrophe quasi artaudienne : après les comédiens, le public sera affecté à son tour et englouti sous les vapeurs nauséabondes. Le pari difficile d’agir sur le spectateur et de toucher sa conscience sera alors bel et bien réussi. Et cela grâce à l’engagement du texte de Gorki et de son porte-parole scénique, Côme de Bellescize. 

Maja Saraczyńska


* Le 22 janvier 1905, la police tsariste tira sur une manifestation ouvrière, en tuant cent trente personnes.


Les Enfants du soleil, de Maxime Gorki

Nouvelle traduction d’André Markowicz, éditée en 2008 aux éditions Les Solitaires intempestifs

Théâtre du Fracas • 27, rue du Faubourg-Saint-Martin • 75010 Paris

www.theatredufracas.com

troupe@theatredufracas.com

Mise en scène : Côme de Bellescize

Assistante à la mise en scène : Louise Loubrieu

Collaboration artistique : Vincent Joncquez

Avec les comédiens du Théâtre du Fracas : Michel Baladi, Sabrina Bus, Jonathan Fussi, Éléonore Joncquez-Simon, Vincent Joncquez, Gaël Marhic, Sidney Ali Mehelleb, Teddy Melis, Alix Poisson, Nathalie Radot, Colette Venhard

Scénographie et costumes : Sigolène de Chassy

Costumes : Colombe Lauriot-Prévost

Création lumières : Thomas Costerg

Musique : Yannick Paget

Sons : Céline Bakyaz

Régie générale : Antoine Seigneur-Guerrini

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

www.theatre13.com

Réservations : 01 45 88 62 22

Du 3 novembre au 13 décembre 2009, mardi, mercredi et vendredi à 20 h 30, jeudi et samedi à 19 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 2 heures, sans entracte

22 € | 15 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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