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17 avril 2014 4 17 /04 /avril /2014 15:57

Des enfants turbulents de Prévert


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


La compagnie Philippe-Person signe une adaptation de poche des « Enfants du paradis ». Ce petit spectacle rock ne manque pas de ressources ni ne cède aux vertiges de l’imitation. Un peu foutraque, pas mythique, mais fort sympathique.

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« les Enfants du paradis » | © Christophe Gsell

Répétez un peu… Non, ce n’est pas possible ! Monter les Enfants du paradis, passe encore. On s’est bien attaqué récemment aux Misérables ou aux Mystères de Paris. Mais proposer une adaptation d’une heure sur une des petites scènes du Lucernaire et avec quatre interprètes seulement, cela ressemble à une plaisanterie ! Eh bien non, c’est une proposition insolente et enlevée que nous font Philippe Person et ses comparses.

Et dès que commence le spectacle, on en comprend cependant toute la pertinence. Le scénario de Prévert nous apparaît en effet alors comme une célébration du théâtre. Car non seulement Garance et Baptiste se rencontrent sur le boulevard du Crime, mais un théâtre offre le cadre de leurs amours, et tous les personnages jouent leur vie comme sur une scène. Ils feraient presque songer à des poèmes : ils paraissent trop beaux pour être vrais. La mise en scène le souligne bien qui travaille sur l’adresse au public, exhibe la machine théâtrale et choisit d’instaurer une ambiance électrique de cabaret rock.

Jouer avec les personnages

Les interprètes, quant à eux, surjouent délibérément ou plutôt ils s’amusent à jouer avec plus ou moins de bonheur (on est moins convaincu par Sylvie Van Cleven). C’est pourquoi on pourrait croire qu’ils sont les petits-cousins de Frédérick Lemaître. Ils endossent tour à tour un rôle puis un autre à vue et sans vergogne. Par exemple, une veste et un geste dans une chevelure transfigurent l’innocent Baptiste en Lacenaire. C’est parfois déconcertant, mais à nous d’y croire : nous sommes au théâtre !

En outre, les comédiens représentent des options de jeu. Si Florence Le Corre‑Person choisit le naturel et la distance par rapport au modèle (ouf, on a échappé à une décevante copie d’Arletty !), au contraire, ses compagnons travestissent leurs voix et en viennent à présenter des types. On sourit sans doute aux frasques d’un Frédérick torturé par l’interprétation d’Othello, mais son cabotinage allègre est emblématique de l’adaptation qui nous est proposée. On s’amuse ici tendrement avec des types : le Pierrot lunaire et infantile, la pauvre amoureuse de mélodrame, l’amant riche et jaloux digne d’un vaudeville (c’est souligné).

Alors, évidemment, parfois on peut avoir un mouvement de recul. Fasciné par la lumière du film, par les accents et la langue d’un autre temps, on ne voyait pas que les Enfants du paradis présentaient des types. En éprouvant la nostalgie de cette fascination, on peut être déçu. De même, on n’appréciera peut-être pas le pot-pourri musical du spectacle (Yann Tiersen mêlé à Nirvana, ou à la bande originale d’In the Mood for Love), ni certains excès de jeu, mais on saluera le travail sur les ambiances, les lumières et les espaces. Ne s’agirait-il pas alors de ne pas comparer ? Ce n’est pas si simple. L’évacuation du décor, le parti pris de modernisation, les intermèdes musicaux nous y invitent. Mais que comprendrait à l’adaptation celui qui ne connaîtrait pas l’intrigue ? De toute façon, le spectacle ne cesse de faire référence à son modèle. On nous mime ainsi le tournage d’une scène, on rejoue des prises… On pose la question du remake en faisant écouter différentes versions, plus ou moins exécrables des Feuilles mortes (la chanson écrite par Prévert).

Ces fils de Prévert sont donc des enfants turbulents. Ils héritent de la joie de Garance plus que de la mélancolique poésie de Baptiste. Enfants de la balle et de la fête, ils nous font passer un moment agréable. Pas au paradis, mais pas au purgatoire : sur cette terre qu’aime tant Garance. 

Laura Plas


Les Enfants du paradis, d’après le scénario de Jacques Prévert

Adaptation : Philippe Honoré

Cie Philippe-Person

Site : http://www.compagniephilippeperson.com/

Courriel : cie.philippeperson@yahoo.fr

Mise en scène : Philippe Person

Avec : Yannis Bougeard, Florence Le Corre-Person, Philippe Person en alternance avec Pascal Thoreau, Sylvie Van Cleven

Lumières : Alexandre Dujardin

Décor : Vincent Blot

Costumes : Marion Robillard et Bédite Poupon-Joyeux

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Métros : arrêt Vavin (ligne 4) et Édouard-Quinet (ligne 6)

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Réservations : 01 45 44 57 34

À partir du 5 février 2014, du mardi au samedi à 20 heures et le dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 10

25 € | 20 € | 15 € | 10 €

Tournée :

Du 5 au 27 juillet 2014 : Théâtre des Carmes à Avignon

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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