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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 21:50

L’« acte héroïque
de la parole surmontant
les eaux malignes » (1)


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Si la lutte dramaturgique d’Olivier Py enflamme toujours mon esprit, je me rends compte que, lorsqu’il s’agit de formuler une critique sur son travail, je suis ennuyée. En effet, comment faire une critique de l’étant ? Comment écrire autre chose que « cela est » ? Confronté à un texte si dense, dépositaire de la puissance extraordinaire d’une pensée du théâtre pour et par la parole, comment rendre un avis ? Comment dire autre chose que « cela est » ?

Si je dis lutte dramaturgique, c’est qu’il ne s’agit pas de plaire, il ne s’agit pas de déplaire. Il ne s’agit pas de choquer, il ne s’agit pas d’émouvoir, il ne s’agit pas de convaincre. Il s’agit de se battre. « L’homme révolté attise cette sédition absolue que le théâtre tient enclose dans son bois, il proclame la fin des consolations mensongères qui lui ont été données comme enseignement, il veut l’insurrection totale de la parole, et rendre grâce infiniment au masque vieux de son art. » (2). Olivier Py est le champion du verbe (3), amoureusement attaché à la garde de sa lance. Qui n’a pas ceci en tête peut difficilement embrasser son œuvre et sa quête : donner chair à la parole qui est le théâtre même, qui est l’homme même. Car l’homme est celui qui porte la parole.

La tragédie – antique – est une des chevilles de l’univers dramatique de Py. Bien sûr, elle est le mot, le vecteur parfait de la poésie. Mais elle est également une école de l’incarnation de la parole : le comédien ne joue pas un personnage, pas un rôle, il est allégorie de la parole. Cela fait donc bien longtemps que Py s’intéresse au vocabulaire tragique et qu’il cherche le langage d’une tragédie moderne, « un chant nouveau dans la langue ancienne » (4).

« Les Enfants de Saturne ». Le titre sonne comme un cauchemar. Celui, atroce, de la monstruosité infanticide et « pédiphage » au royaume des dieux. On se rappelle le vieux mythe théogonique grec : à Kronos (5), père des dieux et maître du temps, on a prédit qu’il serait détrôné par son fils. Il exige donc tous les enfants que sa femme Rhéa met au monde, et les dévore. Déjouant la surveillance de son mari, elle parvient pourtant à sauver un de ses fils, Zeus, en le remplaçant par une pierre emmaillotée. Une fois jeune homme, Zeus va délivrer ses frères qui, en remerciement, le placent sur le trône de l’Olympe. Comme l’histoire d’Œdipe, ce mythe illustre un des visages de la tragédie : « La tragédie est faite de ce que justement ce qui tente de prévenir la provoque » (6).

Le propos est donc celui des liens filiaux, mais des liens filiaux déformés, violents, assombris, destructeurs. L’implosion des liens familiaux. Dans la pièce, Saturne est un homme qui gouverne sur une fortune importante, et dont le journal, la République, est en train de couler. Homme de l’ancien monde, de l’ancienne Histoire, de l’ancienne alliance, de l’ancienne politique, de l’ancienne France, il refuse de vendre. Il se cramponne à son journal avec lequel il veut vivre ou mourir, car il y est lié par le sang. Ce sang est celui de la main d’un de ses employés, fils illégitime, prise dans les rouages d’une rotative avec le premier tirage.

Saturne exècre ses enfants officiels et refuse l’amour de ce fils naturel, Ré. Les trois enfants de Saturne sont déjà dans une situation qui ne peut que conduire à la tragédie. Paul et sa sœur Ans font l’amour dans un hôtel sordide et Simon se consume d’un désir coupable pour son fils, Virgile (7). Sur la vision terrible de cette famille en lambeaux flotte Nour, jeune homme qui vendra son corps pour enterrer son père et dont le nom signifie « lumière ». Son âme est le réceptacle d’une joie éternelle et universelle que rien n’étouffe, que rien n’atteint ni ne salit. Et il y a Silence. Qu’il est profond l’écrivain de théâtre qui crée le rôle parlant du silence ! Ce personnage est la destruction même, et sa jouissance. Incendiaire, joueur, sadique et vénal, il danse sur les décombres de cette famille, une danse macabre que rien n’arrête. Ce n’est pas l’ombre qui s’oppose à la lumière, mais le silence. Le silence comme absence et négation et meurtre de la parole.

L’insistance brutale et crue sur le thème de l’inceste, tabou universel et pesant, en a dérangé plus d’un, et nombreux ont été les spectateurs qui ont préféré quitter la salle. Il est vrai que, de la nudité des comédiens ou de la violence des mots, il était difficile de déterminer ce qui était le plus dérangeant. Du fils nu sur un lit invitant son père à le rejoindre ou de la phrase, pourtant si juste – « S’il n’y avait pas de honte, il ne resterait que de l’amour » –, quelle était la cause du plus grand malaise ? Impossible de répondre à cela, mais je conçois que l’on n’ait pas supporté cette violence morale.

Du point de vue visuel, la scénographie comme les costumes étaient une grande réussite. Il ne faut pas oublier que les ateliers Berthier servaient de remise aux décors de l’Opéra Garnier et que la hauteur sous plafond est absolument vertigineuse. Ici, elle est exploitée magistralement, et les différents tableaux sont d’une beauté cinématographique très maîtrisée. On est emporté par ces changements de décor sans comprendre très bien quelle sera l’issue du voyage. Tous les moyens sont bons pour que nous perdions nos repères. À ce propos, je tairai ici ce qui en est la clef, pour vous permettre de conserver cette surprise, si joyeuse et enfantine, qui jaillit lorsque le théâtre vous étonne.

À travers la question de l’existence de l’amour, et la recherche effrénée de la liberté, tout le propos des Enfants de Saturne, c’est la parole-lumière, la parole salvatrice (8). À tous ces personnages transgresseurs, révoltés, se démenant dans une lutte d’une violence inouïe, s’oppose le hurlement de Ré : « Mais ce n’est pas ça la liberté ! ». Ce sont finalement Virgile et Nour, les deux passeurs du verbe qui vont sceller la nouvelle alliance de la parole par le biais du journal, en la « redonnant […] à ceux qui ne l’ont pas » (9). Une édition du jour en poèmes, car « cette révolte, cette vengeance de la parole se fera par soif atroce du poème ! Par soif atroce d’une parole qui redonne le goût de la parole » (10).

Si la richesse du texte est aussi déroutante que désarmante, la mise en scène aussi regorge de surprises et de références. Par les mots, nous faisons escale dans les profondeurs tumultueuses de l’Ancien Testament, dans la cruauté du théâtre d’Ibsen, nous voguons sur la barque de Dante. Tant d’autres ports nous accueillent pour un court instant, dont l’écho s’étend comme une onde sur la pièce. La mise en scène suit le même jeu d’intertextualité, et ce sont cette fois les grandes traditions iconographiques qui sont mêlées. On y jongle ainsi avec ces images enfouies dans l’histoire de nos civilisations. À titre d’exemple, ce violent tableau où Nour, debout sur le lit, poète exalté de lumière, de vie et de joies indestructibles, domine Paul, renversé au sol, le bras levé au-dessus de son visage. Comment ne pas penser à l’histoire de Saül (11), persécuteur des premiers chrétiens qui, sur la route de Jérusalem, est un jour jeté à bas de son cheval effrayé par une intense lumière. Le Christ lui apparaissant alors lui demande : « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? ». Ceci pour vous montrer que, dans le théâtre d’Olivier Py, rien, jamais, n’est laissé au hasard. Et l’on est tellement surpris, habitués que nous sommes à recevoir des simulacres d’intelligence et des concepts vides, lorsque l’érudition se présente devant nous, parée de sincérité. 

Lise Facchin


(1) Épître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la parole à la parole, conférence au Conservatoire national d’art dramatique, Actes Sud-Papiers, coll. « Apprendre », Arles, 2000.

(2) Ibidem.

(3) Champion, selon le Robert : « Celui qui combat en champs clos pour défendre une cause ». Les chevaliers qui entraient en lice pendant les tournois avaient l’habitude de porter les couleurs de leur dame, pour l’honneur de laquelle ils combattaient.

(4) Ibidem.

(5) Saturne est le frère latin de Kronos.

(6) Les Enfants de Saturne, scène iv, Actes Sud-Papiers, Arles, 2007.

(7) Rien qu’avec les noms des personnages, il serait déjà possible d’avoir une lecture de la pièce d’un point de vue théologique et poétique…

(8) « L’homme peut être sauvé par la parole, et le théâtre doit montrer cela », Épître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la parole à la parole, opus cité.

(9) Les Enfants de Saturne, opus cité.

(10) Épître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la parole à la parole, opus cité.

(11) Saül est le premier nom de Paul, qu’il avait reçu en mémoire du premier roi d’Israël. Après sa conversion à Damas, il changera par humilité son nom en Paul qui, en latin, signifie « petit ».


Les Enfants de Saturne, d’Olivier Py

Mise en scène : Olivier Py

Avec : Nâzim Boudjenah, Amira Casar, Matthieu Dessertine, Mathieu Elfassi, Michel Fau, Philippe Girard, Frédéric Giroutru, Laurent Pigeonnat, Olivier Py, Bruno Sermonne, Pierre Val

Décor : Pierre-André Weitz

Costumes : Pierre-André Weitz

Maquillage : Pierre-André Weitz

Lumières : Olivier Py et Berttrand Killy

Photos : © Alain Fonteray

Odéon-Théâtre de l’Europe, ateliers Berthier • angle de la rue Suarès et du boulevard Berthier • 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

Du 18 septembre au 24 octobre 2009 à 20 heures, le dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 30

De 16 € à 32 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Lise Facchin 26/10/2009 23:52



Votre commentaire me fait vraiment plaisir d'autant que j'ai vraiment peiné sur ce papier. Il est tellement difficile de rendre compte d'une oeuvre qui fait monde... Je me suis de surcroît
heurtée ces derniers temps à des avis très tranchés sur la question du théâtre d'Olivier Py qui ne prennent en considération que son aspect "choquant". "Quand les chiens aboient, la caravane
passe", semble-t-il leur jeter, perché au sommet du fronton de son théâtre-temple! 



André Canessa 26/10/2009 16:38


Enfin une critique éclairée, intelligente et documentée de la dernière mise en scène d'Olivier Py. Après la boue ignoble et bête que les critiques de l'intelligentsia se sont crus obligés de
déverser pour ériger leurs goûts vulgaires en esthétique universelle  (le Monde en premier...), vous rendez ses lettres de noblesse au mot "critique". Merci...


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