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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 17:14

Un conte, oui, mais « ambiance fin du monde »


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Tout le monde ne parle que de ça : l’apocalypse de 2012. « Drôle » de chronique d’une fin du monde annoncée ! Pour Fabrice Murgia la fin du monde remonte à l’origine de son histoire. Pour ce spectacle coécrit avec son frère, David, il a choisi d’explorer sa mémoire familiale marquée par les dérives sectaires. De cette histoire intime, livrée avec pudeur, émanent des images saisissantes à la puissance d’évocation singulière. Un conte onirique qui fait froid dans le dos.

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« les Enfants de Jéhovah » | © Mario Del Curto

Nous sommes à la fin des années soixante quand la Belgique échangeait du charbon contre des mineurs. Un couple d’immigrés italiens y débarque. De leur île au terril, la vie est dure. L’insalubrité cause même la mort de leur premier bébé. Désemparée, la mère se tourne vers le ciel. Pas celui, bleu, qui pourrait apaiser son malheur, mais celui, rougeoyant, qui entre par la petite porte de sa maison. La voisine qui lui vient en aide est témoin de Jéhovah. Loin de résoudre ses problèmes, cette intrusion chez les Murgia sème aussitôt la discorde.

C’est dans un climat angoissant, où l’on cultive l’intolérance et entretient la peur, que grandissent alors les autres enfants. Le fils devra attendre d’avoir trente ans pour se libérer enfin de cette emprise. Amoureux d’une femme refusant d’adhérer au mouvement, il sera banni du royaume de Dieu. La pièce se focalise surtout sur la fille, qui parvient elle aussi à échapper à cet enfer sur terre, mais plus difficilement. Elle occupe le centre de la scène, tantôt recluse, tantôt l’œil vissé sur la caméra, en attente de son frère qu’elle ne voit plus. Entrée dans la secte après la disparition de son bébé, la mère a donc perdu, en fin de compte, tous ses proches, jusqu’à ses petits-enfants.

Ce passé très lourd…

Cette histoire que nous raconte Fabrice Murgia est toute personnelle, car, en fait, cette femme est sa grand-mère et le fils, son père. Ce petit-fils qui a conçu le spectacle porte les traces de ce passé très lourd jusque dans sa chair. Délesté du poids de la religion, l’auteur-metteur en scène a choisi de témoigner. D’ailleurs, il paraît lui-même à l’écran vers la fin du spectacle pour éclaircir certains points restés dans l’ombre et surtout pour dédier le spectacle à son père, celui qui a eu le courage de couper les ponts épargnant ainsi à ses enfants – donc à lui – le calvaire imposé par les « fous de Dieu ».

En gros plan, Fabrice Murgia apparaît donc dans son plus simple appareil comme s’il avait réussi, lui enfant de la troisième génération, à renouer avec l’essentiel. Cette présence est touchante, car elle tranche avec la sophistication du dispositif scénique, toujours très élaboré dans les spectacles de la Cie Artara, où la vidéo utilisée en direct et la scénographie conçue sur plusieurs plans forment des compositions très plastiques.

Expérience poétique

Comment traiter de la dérive sectaire ? Fabrice Murgia ne s’attaque pas au problème de société de façon explicite. Rien de documentaire dans cette pièce. Pas d’explications. Des sensations, surtout, qui nous aident malgré tout à mieux comprendre les effets de l’endoctrinement. Le décor, à la perspective faussée, les images projetées, déforment la réalité, comme le regard que portent les témoins de Jéhovah sur le monde. L’espace mental représenté sur scène devient le lieu de toutes les fantasmagories, celui des âmes en perdition, comme celui réservé aux anges.

Pas de narration classique, non plus, au risque de perdre le public, car le puzzle reste à reconstituer. Contrairement à ses précédents spectacles, Fabrice Murgia laisse la parole s’exprimer dans de longs monologues, sans doute pour mieux en finir avec les non-dits. Mais, si les spectateurs tentent, après la représentation, de comprendre le fin mot de l’histoire, ils sont, pour la plupart, ravis d’avoir vécu cette expérience poétique singulière.

Conte onirique

Dans ce kaléidocope d’images inspirées, les visions sont saisissantes, comme celle de ce chœur de femmes, fées ou sorcières, tout à la fois proches et étrangères. Sombre tragédie antique ! De savants jeux de lumière et de beaux effets spéciaux mènent aux confins du songe, où monstres et catastrophes nous plongent dans un cauchemar terrifiant. C’est pourquoi l’on est tenté, comme les personnages, de croire aussi aux miracles, surtout celui de la fin où la sœur, sous les flocons, préfère fuir ses épousailles mortifères pour une échappée romantique avec saint Nicolas. Un prince si charmant qui la ramène à la vie.

Voilà de quoi rire au nez et à la barbe de tous les cinglés de l’univers ! Ce moment d’éternité suspend surtout la réalité et l’idée d’apocalypse imminente. Après la féerie scénique du Chagrin des ogres, Fabrice Murgia a choisi de traiter de ce sujet grave dans un conte onirique teinté d’optimisme. Qu’on ne s’y trompe pas, cependant. Malgré la sérénité affichée, Fabrice Murgia est un artiste de la crise, dénonçant tout ce qui prive l’homme de sa liberté, depuis les idéologies libérales jusqu’aux âmes faussement charitables. Un jeune homme de théâtre surdoué au talent indéniable ! 

Léna Martinelli


Voir aussi Focus Théâtre/FR, reportage de Marie Tikova

Voir aussi 29es Francophonies en Limousin, reportage de Léna Martinelli

Voir aussi Les Francophonies en Limousin 2012, critique de Léna Martinelli

Voir aussi le Chagrin des ogres, critique de Fabrice Chêne

Voir aussi le Chagrin des ogres a paru chez Lansman éditeur

Voir aussi Life : reset / Chronique d’une ville épuisée, critique d’Élise Ternat

Voir aussi Entretien avec Fabrice Murgia, par Marie Tikova

Voir aussi les Enfants de Jéhovah a paru chez Lansman éditeur


Les Enfants de Jéhovah, de Fabrice Murgia

Compagnie Artara

http://www.artara.be/

Texte et mise en scène : Fabrice Murgia

Avec : Cécile Maidon, Ariane Rousseau, Magali Pinglaut

Conseiller artistique : David Murgia

Assistante : Catherine Hance

Stagiaire à la mise en scène : Pénélope Biessy

Musique : Maxime Glaude

Création vidéo : Arié Van Egmond

Scénographie et création lumière : Simon Siegmann

Création costumes : Marie-Hélène Balau

Régie générale : Damien Arrii

Régie son : Sébastien Courtoy

Régie vidéo : Xavier Lucy

Régie lumière : Hervé Gajean

Maison des arts de Créteil • place Salvador-Allende • 94000 Créteil

http://www.maccreteil.com/

Réservations : 01 45 13 19 19

Du 6 au 8 décembre 2012 à 20 h 30

Dans le cadre des Théâtrales Charles-Dullin

Durée : 1 heure

20 € | 15 € | 10 €

Tournée

– Le 18 janvier 2013 au Théâtre de l’Olivier (Istres)

– Du 21 au 23 janvier 2013 au Festin, C.D.N. de Montluçon

– Le 26 janvier 2013 au Carré (Sainte-Maxime)

– Du 29 janvier au 2 février 2013 au Théâtre de Namur (Belgique)

– Les 12 et 13 février 2013 au Théâtre de Neuilly-sur-Seine (92)

– Du 19 au 21 février 2013 à la maison de la culture de Tournai

– Les 14 et 15 mars 2013 au Théâtre de Grasse

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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