Vendredi 11 mai 2012 5 11 /05 /Mai /2012 13:08

« Cette patrie, aimez‑la
ou quittez‑la »


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Beau projet que « les Descendants », pièce d’une femme auteur turc mise en scène par un Français, documentée par un Arménien, et réunissant sur un même plateau des comédiens turcs et arméniens, français et allemands. Belle réflexion épurée, presque allégorique, sous forme de polar, sur les voies de la réconcilliation. Il y a certes des défauts, mais on est saisi par la beauté de la scénographie et l’intelligence de la mise en scène. Elles valent le détour.

descendants2-615 benoit-fortrye C’est une histoire, une histoire conçue comme une énigme qu’il faut résoudre pour vivre enfin. Comme Wajdi Mouawad, Sedef Ecer fait, en effet, confiance à une intrigue. Comme lui, elle propose une histoire de famille qui mêle l’amour à la plus grande violence quand elle nous fait suivre l’enquête que Célestine accomplit à la mort de sa mère. Autre parenté entre les deux auteurs : le choix du mythe ou de l’allégorie. On nous parle de Sud et de Nord, mais pas d’un pays en particulier. Les morts n’ont pas de nationalité. De temps à autre, le spectateur reconnaît une allusion, mais celle‑ci se dissout vite dans une réflexion plus générale, ou est brouillée par une autre. On entend par exemple « le travail rend libre », mais aussi « cette patrie, aimez‑la ou quittez‑la ».

Le texte de Sedef Ecer n’est pas exempt de défauts. Il est naïf. Son intrigue est assez prévisible. Mais, en même temps, il a une vocation universelle qui le grandit et lui donne de la pudeur. Il sait aussi ne pas trop attirer l’attention sur lui. Difficile de dire sans accuser, sans souligner, sans renoncer à une facette du kaléidoscope. Sans doute. Reste un obstacle important pour le spectateur : celui de la multiplicité des langues parlées sur le plateau. C’est un parti pris fort, mais qui peut perdre le public contraint à suivre le surtitrage en même temps que l’action. De plus, tout n’est pas traduit. Les acteurs semblent reprendre des mots des répliques de leurs camarades sans qu’on puisse comprendre pourquoi ce mot, précisément, est accentué. En outre, que vient faire l’anglais ici ?

C’est un vrai spectacle, de grande tenue

Pourtant, les Descendants n’est pas seulement un louable projet, mais c’est un vrai spectacle, de grande tenue. C’est tout d’abord l’œuvre de l’équipe artistique et technique : la vidéaste, Marion Puccio, l’éclairagiste, Marima Rency, ou encore le réalisateur sonore, Samuel Sérendour. Ils parviennent, en effet, à créer un lieu unique : un observatoire qui nous suspend entre la terre et le ciel, le passé et l’avenir, dans un présent fragile et précaire. Au sol, sur une surface courbe, les projections dessinent des constellations qui font aussi penser à des radiographies, et instaurent délicatement une dialectique entre la chair et le lointain. Nous sommes les cartes dans lequelles l’histoire s’est gravée à notre insu. On peut d’ailleurs penser au magnifique film de Patricio Guzmán sur la mémoire niée au Chili, Nostalgie de la lumière (2010), qui se déroule en partie aussi dans un observatoire.

La scène en arc de cercle dessine le lieu de recherche scientifique, mais constitue aussi un symbole brisé. Il manque, de fait, l’autre moitié de ce cercle, celle que l’on cache. Le demi-cercle est encore celui où évoluerait un chœur, celui des enfers, ou celui des époques. Il y en a un deuxième en fond de scène où l’on guette dans la pénombre. Là, se trame le génocide, là on garde un enfant au secret, là les morts interrogent les vivants. De beaux jeux de lumière dévoilent les hommes et femmes de l’ombre. Enfin, Bruno Freyssinet présente une mise en scène élégante, extrêmement tenue et efficace. Les déplacements, le mélange entre jeu et vidéo sont très réussis. Évitant les grosses ficelles du didactisme, il nous offre donc un étrange et beau voyage où l’on suit une étoile pour mieux revenir vers soi et vers les autres. 

Laura Plas


Les Descendants, d’après Sedef Ecer

Traduction : Christoff Bleidt, Yvette Vartanian, Sedef Ecer, Izzeddin Calislar

À paraître en mai 2012 en copublication aux éditions de l’Amandier et aux éditions de l’Espace d’un instant

Mise en scène  : Bruno Freycinet

Avec : Selin Altiparmak, Hadrien Bouvier, Tatevik Ghazarian, Vardan Mkrtchian, Julia Penner, Gérard Torikian, Andreas Worsch, Serra Yilmaz

Documentariste : Serge Avédikian

Assistant à la mise en scène : Arthur Navellou

Costumes : Antonin Boyot Gellibert

Lumières : Mariam Rency

Musique : Gérard Torikian

Son : Samuel Serandour

Vidéo : Marion Puccio

Construction : Albert Hambardzumyan

Photos : © Benoît Fortrye

Théâtre de l’Aquarium • la Cartoucherie, route du Champ‑de‑Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 99 61

Site du théâtre : www.theatredelaquarium.com

Du 2 au 27 mai 2012, du mardi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 30

20 € | 14 € | 12 € | 10 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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