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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 16:55

Déminer sa vie


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Nourrie par un matériau documentaire mais libérée par la fiction, la pièce de Milka Assaf « les Démineuses » offre un manifeste pour la liberté de penser, de croire, d’aimer au Liban. Si le spectacle est un peu démonstratif, il est porté par son interprétation et par un cocktail assez réussi de danse, cinéma et théâtre.

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« les Démineuses » | © Vincent Marit

Deux millions : c’est le nombre de mines antipersonnel que recèlerait depuis 2006 la terre du Liban. Le nombre est approximatif puisque Israël refuse de délivrer l’information. Les hommes sautent donc, les enfants sautent aussi sur ces mines qu’ils prennent pour des jouets. C’est pour arrêter le massacre que se sont formés des commandos de démineurs… et de démineuses. La cinéaste Milka Assaf a précisément suivi ces femmes qui mettent leur vie en danger pour sauver celle des autres. C’est de ce projet avorté de film qu’est finalement née une pièce : les Démineuses. Le document a donc laissé place à la fiction, et la fiction a rendu possible une plus grande liberté. C’est pourquoi, à sa manière, l’œuvre est une petite bombe.

Il y a ici, en effet, une fureur de vivre qui nous explose à la figure. Feux d’artifice de douleurs et de rêves de ces six femmes. L’une aimerait chanter, l’autre reconstruire la maison de ses parents morts. Amina veut vivre enfin loin de sa belle-mère qui l’étouffe, Shéhérazade célèbre la poésie et les étoiles. Ensemble, elles édifient de leurs rêves un Liban où chacun pourrait aimer à sa guise, vivre sa vie librement. Ensemble, elles nous offrent une polyphonie qui cherche à diffracter notre point de vue et à rendre compte de la complexité de la société libanaise. Six femmes en quête d’elles-mêmes et de liberté.

On regrette d’ailleurs un peu que la fin de la pièce se focalise sur le personnage de Shéhérazade, sorte de porte-parole fictionnel de l’auteur. Le propos se fait en effet plus démonstratif. Et si on découvre avec bonheur la poésie d’Omar Khayyâm, on est moins convaincu par la convocation des morts en voix off, artificielle et très sentimentale. On a l’impression en définitive que Milka Assaf a trop à dire, qu’elle s’enivre d’une nouvelle forme d’expression, comme Shéhérazade s’enivre de vin. Mais il lui faudrait sans doute mille et une représentations pour tarir son sujet.

Entre ciel et terre

Heureusement, la pièce connaît de belles respirations où le spectateur est moins guidé dans son jugement. Il y a en particulier ces moments où l’image filmique, projetée en fond de scène, envahit le plateau nu. Elle nous permet alors d’imaginer les odeurs, les couleurs du Liban, d’en avoir une expérience plus sensible. Elle inscrit les discours dans une époque et un temps, mais ouvre aussi ce temps à une perspective universelle, parfois cosmique et poétique. C’est le cas surtout des vues du ciel, ce ciel que les croyant brandissent comme une menace aux yeux de l’agnostique. Les nuages défilent, l’horizon poursuit sa course, et nous éprouvons alors l’impression d’être suspendu entre ciel et terre, vie et mort.

Souvent d’ailleurs, quand ces images apparaissent, les démineuses sont au travail, risquant leur vie. Sur scène, les comédiennes avancent lentement, précautionneusement, avec des mouvements qui font songer à un ballet. Danse avec la mort. On ne peut d’ailleurs qu’admirer le délicat travail de Nabih Amaraoui, qui a chorégraphié ces moments précieux. Autre qualité du spectacle : ses interprètes. Elles nous donnent envie de mieux connaître leurs personnages, de tendre la main à ses sœurs lointaines. Ibtissem Guerda compose par exemple un personnage complexe qui interdit la caricature. Nawel ben Kraiem fait des étincelles par sa vivacité tandis que Sophie Garmilla désarme par sa candeur. Taïdir Ouazine semble presque échapper à la fiction par la retenue et la justesse de son jeu, et souvent Marine Martin Ehlinger est émouvante.

Les Démineuses porte donc avec quelques maladresses mais avec conviction une belle méditation humaniste, portée par une belle équipe de comédiennes. 

Laura Plas


Les Démineuses, de Milka Assaf

Compagnie L’Œil d’Horus

Mise en scène : Milka Assaf

Avec : Marine Martin-Ehlinger, Sabrina Aliane, Sophie Garmilla, Ibtissem Guerda, Nawel ben Kraiem, Taïdir Ouazine

Chorégraphie : Nabih Amaraoui

Création lumières : Laurent Béal

Création vidéo : Milka Assaf, Antoine Gérard

Musique : Néo String Quartet / Koka Media

Accessoires et décors : Sébastien Ehlinger

Costumes : Sandrine Paccou

Vingtième Théâtre • 7, rue des Platrières • 75020 Paris

Réservations : 01 48 65 97 90

Site du théâtre : www.vingtiemetheatre.com

Du 23 octobre au 23 novembre 2013, du mercredi au samedi à 21 h 30, le dimanche à 17 h 30, vendredi 8 novembre à 14 h 30

Durée : 1 h 45

25 € | 20 € | 13 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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