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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 13:22

 En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012

 

La crise dans tous ses états


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Nicolas Stemann s’empare du work in progress politisé d’Elfriede Jelinek (prix Nobel 2004) « les Contrats du commerçant, une comédie économique », pour produire un spectacle déstructuré en forme de happening. Des flots de paroles s’envolent, on ne comprend pas tout, on s’ennuie parfois, mais on reste fasciné par la démesure de l’entreprise et séduit par la qualité des interprètes.

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« les Contrats du commerçant »

© Christophe Raynaud de Lage | Festival d’Avignon

Il est 21 h 30. Le très sympathique et très chauve Nicolas Stemann, venu en personne présenter son spectacle au public, gagne les faveurs de celui‑ci en expliquant que le décor a été emporté par le mistral lors de la générale. Mais que ce n’est pas grave : de toute façon, le spectacle, qui existe depuis 2009, est en élaboration permanente, chaque représentation est différente de la précédente. Ne serait‑ce que parce que l’auteur, la prolifique Elfriede Jelinek, ne cesse de le reprendre et de le modifier en fonction de l’évolution de la crise économique, puisque tel est le sujet de la pièce. Il faut donc s’adapter aux circonstances, ce qui en l’occurrence signifie jouer avec le vent qui balaye le vaste plateau installé dans la cour du lycée Saint‑Joseph, et qui emportera durant toute la soirée les feuilles du texte lu ou récité par les comédiens.

Le danger de présenter le spectacle avant qu’il ne se déroule, c’est qu’on crée une attente qu’il va falloir satisfaire. Le public est pressé de connaître le contenu de ces 260 pages, réduites à 99 pour la soirée, et qu’un compteur va égrener à rebours. On s’aperçoit vite que le premier obstacle, qui est tout bête, c’est la barrière de la langue. Le travail de la traductrice, Ruth Orthmann, a beau être excellent, et les surtitres très lisibles, il est impossible de reproduire les jeux de mots, glissements de sens, les nombreuses allusions ou références voulus par l’auteur, qui s’est dans un premier temps inspirée de la faillite de deux banques autrichiennes. Et comme celle‑ci a en outre un goût prononcé pour les redondances et les répétitions, on comprend dès le début de la pièce (le « Chœur des petits porteurs », deux retraités assis sur un canapé qui se lamentent d’avoir perdu leurs économies) qu’il va falloir s’accrocher…

Torrent de mots

Ce texte pléthorique, donc, les comédiens le disent, le lisent, le crient, le chantent, le reprennent en chœur, le font lire ou dire par d’autres en version française (Stéphane Hessel en vidéo, et finalement le metteur en scène Vincent Macaigne, qui s’invite sur scène). C’est bien là que se situent l’originalité et l’intérêt du spectacle : voir comment les comédiens, immergés dans ce flot de paroles, dans ce torrent de mots, s’amusent avec, mobilisant toute leur énergie, leur voix, leur corps, leurs talents divers pour produire un théâtre de l’urgence qui se crée en grande partie dans l’instant. Comme un match chaque soir rejoué entre le texte et sa représentation. Voir aussi comment parfois ils mettent ce texte à distance, ou même l’oublient pour faire autre chose. Comme ce jeu avec le public, qui dure un peu longtemps, l’un des acteurs demandant un billet de banque à l’assistance et prétendant pouvoir le dupliquer de façon magique (allégorie facile du boursicotage).

Nicolas Stemann ne manque pas d’idées, ni de moyens. Elfried Jelinek lui a donné carte blanche, et il s’en donne à cœur joie. Son travail produit une impression – voulue – de joyeux désordre. Il n’est pas rare que plusieurs choses se passent simultanément sur scène et que le spectateur ne sache plus où donner de la tête. Mais il y a aussi des creux (des tunnels, dit‑on dans le métier) quelquefois assez longs. Toute la troupe y va au bluff, à l’énergie, certains diront à l’esbroufe. Parmi d’autres trouvailles réjouissantes, celle‑ci : comment représenter au théâtre l’avidité pour l’argent, cette chose si abstraite ? Très simple : l’une des comédiennes se remplit la bouche de billets de banque sous l’œil des caméras, avant d’en remplir aussi son tee‑shirt (ça dure vingt minutes). Un peu plus tard, le metteur en scène en personne, qui a un passé de musicien et chante plutôt bien, se lance dans un pot‑pourri désopilant à partir d’une parodie de Gainsbourg (« J’achète… moi non plus »)…

Ironie mordante

L’ironie de l’auteur, aussi mordante qu’univoque, stigmatise sans relâche les profiteurs de tout poil, le cynisme infini des acteurs du capitalisme financier, la spoliation des plus faibles (symbolisés de façon un peu simpliste par Stemann avec des masques de loup ou d’agneau). Jelinek insiste longuement sur le besoin de sécurité de nos sociétés, sur l’illusion que constituent les placements prétendument garantis, qui n’ont pas empêché la déroute. Au bout de ce spectacle fleuve, le spectateur patient est récompensé par un final assez grandiose, même si le constat est terrible et donne le vertige : « Les actifs continuent à s’activer alors que nous avons tout perdu ». Jouer à la Bourse, c’est comme acheter un billet de loterie. Sauf qu’il n’y a « pas de lot de consolation, nous ne gagnerons jamais ». « La dernière chemise n’a pas de poches. » 

Fabrice Chêne


Les Contrats du commerçant, une comédie économique, d’Elfriede Jelinek

Traduction et surtitrage : Ruth Orthmann

Mise en scène : Nicolas Stemann

Avec : Thérèse Dürrenberger, Ralf Harster, Franziska Hartmann, Daniel Lommatzsch, Sebastian Rudolph, Maria Schrader, Patrycia Ziolkowska

Dramaturgie : Benjamin von Blomberg

Scénographie : Katrin Nottrodt

Vidéo : Claudia Lehmann

Musique : Thomas Kürstner, Sebastian Vogel

Costumes : Marysol del Castillo

Cour du lycée Saint‑Joseph • 84000 Avignon

Réservations : 01 90 14 14 14

Les 21, 22, 23, 25 et 26 juillet 2012

Durée : 3 h 45

36 € | 29 € | 16 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Philippe 29/07/2012 12:39

Il y avait une bonne idée tous les quart d'heure dans cette pièce. Elle aurait pu facilement être raccourcie à 1 heure et dire la même chose.

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