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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Goldoni, ton univers impitoyable…
Spectacle de troupe, « les Cancans » sont aussi la première pièce de répertoire que monte Stéphane Cottin. Il s’y frotte à la machinerie implacable de Goldoni en nous montrant deux jeunes gens aux prises avec la médisance. Résultat ? Une scénographie ingénieuse et de nombreuses idées, mais une tension irrésolue entre la volonté de naturel et les rouages de la comédie. Ça grince, donc, en particulier dans le jeu, auquel on préfère les mélancoliques interludes. Inégal.
« les Cancans » | © Bruno Perroud
Les Cancans sont une pièce terrible, qui exhibe la noirceur profonde de la comédie. Checchina devrait épouser Beppo, celui qu’elle aime, comme dans une bonne comédie, mais les commères de la ville sèment le doute sur sa naissance. À tout moment, on pourrait donc basculer dans la tragédie : la mort rode, la chute ne tient qu’à une langue trop pendue. Or on sent que c’est cet abîme, justement, qui intéresse Goldoni. D’abord, les cancanières volent la vedette aux jeunes premiers. Ensuite, l’auteur emploie à l’envi le mécanisme du « téléphone vénitien ». Un ragot est confié dans le plus grand secret puis colporté jusqu’à créer le désastre.
On a d’ailleurs presque l’impression que le reste de l’intrigue est accessoire tant il est convenu. Comme par miracle, voici le vrai père de Checchina qui débarque. Comme par amnésie, voici la jeune fille qui absout son fiancé alors qu’il n’a cessé de lui préférer sa réputation, et de dévoiler sa pleutrerie. Magie de la tradition comique : on n’échappe pas à ses rouages. De même, les amours d’Arlequin semblent seulement farcir la comédie. Leur rapport avec l’intrigue est bien artificieux. Simples morceaux d’anthologie comique ? Enfin, on reconnaît des lazzis, des passages types de la comédie déjà éprouvés chez Molière. Que de conventions !
Tout en façades
L’une des qualités de la mise en scène de Stéphane Cottin est de révéler cette mécanique en la traduisant dans la scénographie. Entre chaque scène, en effet, la médisance sape dans le secret des salons le bonheur des amoureux, et le regard que l’on porte sur Checchina change. Or, au même moment, l’espace se métamorphose. La scénographe, Sophie Jacob a eu la judicieuse idée de créer un dispositif de façades colorées mobiles. Elle évoque par là tout à la fois la ville de Venise, la scène à l’italienne, et l’opposition fondamentale entre l’apparence et la réalité. Stéphane Cottin fait en outre manipuler le décor par l’ensemble des comédiens, qui deviennent ainsi ses rouages dans l’ombre.
On irait même jusqu’à dire que c’est dans ces interludes que, paradoxalement, le spectacle devient juste. Une mandoline mélancolique fait alors entendre ses accords. Tandis qu’on ne joue plus, qu’on ne parle pas, s’élève le soleil noir de la comédie. De manière générale, on a l’impression que ce sont les passages voilés, sombres, qui sont les plus réussis. Par exemple, quand le serviteur de Patron Toni évoque ses sentiments pour Checchina (que ne le choisit‑elle pas plutôt que son infidèle Beppo ?), ou quand Arlequin se désespère. On regrette que ces instants ne s’accordent pas davantage avec les moments de pure comédie.
Autre idée intéressante : la transposition de l’action dans les années cinquante. On se croirait dans l’univers propre d’une banlieue américaine. C’est l’univers de Tout ce que le ciel permet (1), ou de Loin du paradis (2). Jupes vichy, couleurs pétantes forment l’écrin d’une société bien‑pensante et raciste, où l’on ne fait qu’épier son voisin. Stéphane Cottin fait s’écailler ce vernis dans une scène chantée immonde. Là, l’ensemble des acteurs se retrouvent sur scène pour stipendier le marchand de cacahuètes levantin, dans une sarabande écœurante qui fait penser aux publicités pour Banania. La cruauté devient évidente, aucun personnage n’échappe au préjugé, et l’on se demande d’ailleurs ce qu’il faut penser de certaines réactions du public.
Une tension irrésolue
On n’est pas pour autant convaincu. De fait, la mécanique des Cancans ne fonctionne qu’avec des acteurs extraordinaires, et ici la distribution est inégale. Aurélie Barguème, Laure Guillem sont très convaincantes. Emmanuel Curtil, quand il opte pour un jeu sincère, joue juste, comme Stéphane Olivié Bisson dans ses déplorations. Mais on a l’impression que quand on touche à la comédie pure, conventionnelle, les comédiens se sentent nettement moins à l’aise. C’est sans doute lié aux tensions entre une direction d’acteurs qui prône la sincérité du jeu et les rouages artificieux de la comédie. Cela opère d’autant moins quand les comédiens restent assis, ou contraints à ne pas employer les ressources d’un jeu plus physique. Gloire donc aux interludes. ¶
Laura Plas
Les Trois Coups
1. Film de Douglas Sirk, où l’héroïne, une veuve américaine, s’éprend de son jardinier et doit affronter le regard sans pitié de ses voisins et de ses enfants.
2. Film de Todd Haynes, et réécriture de Tout ce que le ciel permet. Dans cette version, Cathy Withaker se lie à son jardinier noir et se voit réprouvée alors même qe son mari la délaisse pour vivre une relation homosexuelle.
Les Cancans, de Carlo Goldoni
Traduction et adaptation : Dorine Hollier
Mise en scène : Stéphane Cottin
Avec : Aurélie Bergème, Adèle Bernier, Emmanuel Curtil, Laure Guillem, Jean‑François Guillet, Marine Lecoq, Michel Lagueyrie, Marie‑Christine Letort, Jean-Pierre Malignon, Clément Moreau, Stephane Olivié Bisson, Stéphanie Vicat
Scénographie : Sophie Jacob
Costumes : Aurore Popineau
Lumières : Marie-Hélène Pinon
Son : Michel Winogradoff
Chorégraphie : Sophie Tellier
Coiffures : Magalie Roux
Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris
Site du théâtre : www.theatre13.com
Réservations : 01 45 88 62 22
Du 1er mai au 10 juin 2012, les mardi, jeudi, samedi à 19 h 30, vendredi à 20 h 30 et dimanche à 15 h 30
Durée : 1 h 20
24 € | 16 € | 13 € | 11 € |6 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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