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5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 12:24

La croisade s’amuse


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Avec « les Bougres », le Théâtre du Maquis nous embarque dans la très historique, sanglante mais délirante, croisade contre les cathares. Histoire ? Histoire d’un tournage ? Disons plutôt parodie épicée de clins d’œil à l’actualité. Un sympathique moment sans prétention.

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« les Bougres » | © D.R.

Bizarre, bizarre, comme s’il avait honte de lui, le théâtre s’est entiché ces derniers temps de la 3D. Combien de très, très laides images de synthèse nous a-t-on ainsi assénées sous prétexte de reconstitution historique ? Et combien d’acteurs se sont perdus dans ces images, gesticulant vainement pour nous les faire oublier ? Or, les Bougres exhibent au contraire le procédé pour s’en moquer et le détourner. Nous voici donc sur le tournage d’une reconstitution : celle de la croisade menée en 1209 contre les cathares. Caméra à vue, discussions de tournage audibles. Toutes les (plus grosses) ficelles du métier nous sont alors révélées. En voici quelques exemples : le roi de Castille galope sur son fier destrier (un tabouret) tandis que flotte au vent sa rouge cape (agitée par un des partenaires). La blonde Blancaflor quitte sa perruque de soubrette pour endosser sous nos yeux la cotte de mailles et coller sa moustache (tant bien que mal). Ce tournage a décidément plus de parenté avec Kaamelott qu’avec la Maîtresse du lieutenant français (1).

Et si les ficelles sont visibles, les jeux de mots sont parfois très gros : « la foi non plutôt le foie gras et le gésier vers Béziers ». Humour d’« ost » (2) ? De même, on frôle de temps à autre la paillardise scatologique (puisque Blancaflor n’a d’autre rôle que de vider les seaux d’aisance de son bien-aimé), voire l’allusion graveleuse. C’est pourquoi la verdeur de la langue d’oc (et ses couplets sur les putains) n’est pas sans rappeler celle de Rabelais. Parfois, on se dit sans doute que c’est trop, mais parfois on rit aussi. C’est qu’on ne se trouve pas face à de mauvais bougres, et l’on se prend de sympathie pour cette équipe sans prétention. Quand ils cabotinent, ils ont l’air de bien s’amuser, quand ils cessent de le faire, on se rend compte qu’ils pourraient jouer juste si le genre l’imposait.

Florence Hautier est particulièrement convaincante. Prologue, personnages et chœur, elle est notre hôtesse. On est chez elle sur ce plateau où elle nous invite à nous réchauffer au coin du feu, ou à partager les odeurs et saveurs de la Méditerranée. Quelle heureuse idée d’ailleurs que de faire d’une femme à l’accent maghrébin le chœur d’une sanglante histoire de mecs et de foi ! Son personnage (ironiquement nommé Victoire) nous rappelle ainsi sans en avoir l’air d’autres croisades menées en Méditerranée contre des « infidèles ». Victoire, c’est une femme à qui on n’en conte pas, une femme qui déforme les mots dans un patois ensoleillé pour leur faire dire bien des vérités. Elle se moque des moments faibles du spectacle (faute avouée, faute à moitié pardonnée), elle nous avertit et fait rire. Elle pleure aussi sur les morts des plages de Lampedusa.

C’est que, comme au milieu des calembours nous parvient l’ancienne langue des troubadours, il arrive aussi qu’on égratigne sans en avoir l’air les puissants. Comme le dit Victoire : « Les prêtres à l’église, les soldats à la cantine et le mouton sera bien grillé ». D’ailleurs, comme en palimpseste de la comédie, transparaît la tragédie des exodes, des croisades, des guerres. Apparaissent ainsi des images d’archives pas si lointaines : comme les cathares, des cohortes d’innocents fuient sous le regard impassible des sbires.

Les Bougres ne sont sans doute pas une leçon d’histoire des religions, ni une leçon de cinéma, mais le Théâtre du Maquis n’est pas constitué de petits maîtres. Cette fine équipe nous fait rire et peut-être un peu réfléchir… Ce n’est déjà pas si mal. 

Laura Plas


1. Kaamelott est une série française humoristique de fantaisie historique qui s’inspire de la légende arthurienne ; la Maîtresse du lieutenant français est un film de Karel Reisz, adapté par Harold Pinter du roman éponyme de John Fowles : il mêle la reconstitution victorienne et l’évocation d’un tournage contemporain.

2. Ost : « armée » en ancien français


Les Bougres, de Pierre Béziers, avec des textes anciens des troubadours du xiiie siècle : Guillaume de Tudèle, Bernart Sicart de Maruèjols, Beatritz de Dia

Théâtre du Maquis

04 42 38 94 38

Site : www.theatredumaquis.com

Courriel de la compagnie : theatredumaquis@wanadoo.fr

Conception, textes modernes et mise en scène : Pierre Béziers

Assistance à la mise en scène et direction d’acteurs : David Teysseyre et Jeanne Béziers

Avec : Pierre Béziers, Anne Décis, Stéphane Dunan Battandier, Florence Hautier, Nicolas Hurtevent

Vingtième Théâtre • 7, rue des Platrières • 75020 Paris

Métro : ligne 2, arrêt : Ménilmontant

Réservations : 01 48 65 97 90

Site du théâtre : www.vingtiemetheatre.com

Du 2 mai au 16 juin 2013, du mercredi au dimanche à 19 h 30, et les dimanches à 15 heures

Durée : 1 h 20

25 € | 13 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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