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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 12:49

Pierre Pradinas célèbre une messe

en trahison majeure

 

« Les amis de mes amis sont mes ennemis » : ce serait la morale de cette fable aux allures de polar. Avec un texte taillé dans le vif d’une réalité que nous connaissons bien, tout cela s’apparente au théâtre de genre. Huis clos, cadavre dans le placard, coup fourré, il y a de l’intrigue dans l’air. Nous sommes en plein thriller politique.

 

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« les Amis du président » | © Marion Stalens

 

Le plateau est désert. C’est la fin d’une soirée électorale, tout le monde est parti. Cela ressemble fort à un banquet républicain ou ce qu’il en reste après la Danse des canards et le Tirlipinpon sur Chiwawa. Demeure l’étrange résonance du lieu quand quelques instants auparavant tout n’était que débauche sonore et chenille endiablée. Sur les tables abandonnées par les convives, il reste les reliefs du repas, des bouteilles vides, des cadavres le cul en l’air dans leur seau à champagne. Une lumière blanche et crue écrase la scène. Accrochée au mur, une immense croûte représente la Curée d’après Courbet. On a compris : c’est le menu.

 

Apparaît un homme, petite quarantaine, micro en main, légèrement éméché, en costard et vernis. Il esquisse quelques pas de danse et se la joue sans complexes. Pour lui, la fête n’est pas finie. Dans cette « after » improvisée, Jonathan Mano, le député fraîchement réélu, est accompagné par son vieil ami Blaise Padirac, ministre du Repli identitaire. Pour être aux côtés de celui dont il a soutenu la campagne, il n’a pas hésité à chambouler son agenda de ministre. Avec Silvio, le président, ils sont amis depuis trente ans. Leurs rêves de « cadors », ils les ont astiqués dès leur adolescence, entre premières amours et pactes « à la vie, à la mort ». Le leader, c’était Silvio. Déjà. Trente ans plus tard, rien n’a changé, il est toujours le chef de bande, le président. Comme tout bon commanditaire, il est absent, mais son ombre pèse sur le duo. Il a chargé l’un des protagonistes de liquider l’autre. Pour se débarrasser d’un gêneur, on ne saurait trouver mieux qu’un ami de toujours. Ce sera au janissaire de jouer la confiance en chatouillant les failles avant de tomber le masque pour livrer l’estocade.

 

Pierre Pradinas nous offre une introduction à ce que serait « la trahison sans peine » pour plagier une célèbre méthode d’apprentissage des langues. On ne voit pas les coups venir. La conduite des acteurs mène l’affaire à petit feu. La langue de Gautré nous parle d’aujourd’hui sans éviter quelques clins d’œil faciles arrachés à la convivialité forcée du quotidien de tout un chacun. N’allons pas faire procès de ces quelques appels du pied qui ne sont là que pour remettre le spectateur distrait dans le bain. Le metteur en scène maîtrise la fragilité de l’édifice, et la partie de poker menteur prend des allures de château de cartes bâti en plein vent. Chaque étape de ce rituel fatal répond aux nécessités d’un métabolisme secret. Posant ses pièces en douceur ou les faisant claquer sur l’échiquier, le corps de la trahison se détend comme un gaz et envahit l’espace. Le bretteur ne va plus tarder à frapper, la garde est trop lâche, la parade devient impossible. Le matin tandis que notre ministre se pavanait en s’éventant avec son maroquin, la partie était déjà engagée. Il l’ignorait. Voilà sa faute : ne pas avoir anticipé ce coup de Jarnac. Cette messe en trahison majeure nous convertit sans peine tant il est vrai que les officiants sont habités par leur profession de foi. Le spectateur s’incline devant le sacrifice et honore le cérémonial.

 

Quand t’es marteau, frappe ; quand t’es enclume, écrase

À Jonathan, l’exécuteur des basses œuvres, Thierry Gimenez fournit charme et bagou. Toujours la bouteille en main, il n’est pas question de laisser partir son ami bancal. Entre le coup de l’étrier et le coup de griffe, il est le félin qui ne se lasse pas de jouer avec sa proie. Thierry Gimenez joue d’évidence, avec une précision chirurgicale, offrant à l’autopsie cette bête curieuse qu’est l’animal politique. Jonathan Mano est le vrai politique, le « politichien », le cynique professionnel. Le spadassin. Il sait toucher où ça fait mal, il aime consoler de la plaie qu’il vient de rouvrir. Comme le boxeur, il vise le foie. À défaut d’uppercut, il attaque à coups de champagne, puis avec les alcools blancs pour le K.-O. final. On vote des deux mains pour Thierry Gimenez qui jubile dans sa partie sans sombrer dans les facilités de la caricature. Le politicard qu’il nous livre, nous l’avons tous croisé. Celui-là aime sentir l’adversaire vaciller, c’est toute sa came. Vomir la haine, stigmatiser l’homme à terre, c’est toute sa jouissance. De là à penser que les allées du pouvoir ne seraient peuplées que de ce type d’énergumènes, on pécherait par excès.

 

Malgré ses rebuffades, Blaise Padirac finira par tendre la tête au bourreau. Il connaît la règle : « Quand t’es marteau, frappe ; quand t’es enclume, écrase », une règle simple du politiquement efficace. Stéfan Wojtowicz donne la pleine mesure tragique de l’homme perdu dans ses certitudes, écrasé sous le poids de ses illusions. L’acteur s’abandonne sans retenue à la charge du rôle, en empruntant tous les registres, depuis les rodomontades de la brute jusqu’aux gémissements de l’enfant perdu. Pour jouer le corps malade, le membre gangrené qui va à l’amputation, il faut rester subtil dans l’épaisseur, puissant dans la finesse. Il y a là du bonheur d’acteur. Stéphan Wojtowicz va glisser progressivement de l’arrogance ministérielle à l’état de loque et devenir un pantin vidé de son kapok, prisonnier de son castelet. En jouant de toutes ses fibres, l’acteur nous fait trébucher sur cette évidence : pourquoi les responsables politiques devraient être plus vertueux que leurs électeurs dès lors qu’ils prétendent les représenter ? Ils n’en sont que le produit plus ou moins bien réussi. On connaît la vieille maxime de comptoir : « On a les élus que l’on mérite ! ». Un représentant du peuple, ça n’est, au sens chimique du terme, qu’une somme d’électeurs sublimés, du concentré de turpitudes et d’ambitions frustrées. Alain Gautré nous offre un cours de rattrapage en politique appliquée, que Pierre Pradinas se délecte à mettre en œuvre sur la paillasse des travaux pratiques.

 

Chorégraphie subtile où sexe et pouvoir se marchent sur les pieds

À la différence du clampin de base, l’homme public confirmé sait jouer de la mémoire en virtuose. Il sait « alzheimériser » à bon escient. Après une affaire embarrassante, son plan de recyclage est prêt. Il saura faire une pause dans le privé avant de se planquer le temps qu’il faut dans une petite ambassade et puis il remettra le couvert à l’occasion d’une sénatoriale. Les bruits de casseroles de l’un peuvent être utiles pour couvrir les rumeurs nauséabondes qui accablent tel autre. Le peuple n’a que très peu de dispositions pour la stéréophonie. Il ne sait voir ou entendre qu’une seule chose à la fois. C’est de cela que le bon leader sait jouer. En laissant toute sa place au texte, Pierre Pradinas a orchestré ce pas de deux avec un souci de pertinence et de justesse, dans une chorégraphie subtile où le sexe * et le pouvoir se marchent sur les pieds. De cette retenue se dégage une essence rare, qui pourrait assouplir le plus récalcitrant des cortex. Jouant de ces deux natures d’acteur, il dessine un parcours qui confirme qu’avant d’aller dans l’isoloir, on serait bien inspiré de se rappeler que tout est théâtre, à commencer par la politique. Il faut plébisciter ce travail qui ne devrait pas manquer de rassembler tous les suffrages. 

 

Jean-Noël Martin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* Ici le chroniqueur s’autorise une feuille de vigne, il faudra aller voir pour savoir.


Les Amis du président, d’Alain Gautré

Mise en scène : Pierre Pradinas

Avec : Thierry Gimenez (Jonathan Mano), Stéphan Wojtowicz (Blaise Padirac)

Assistanat à la mise en scène : Sabrina Paul

Musique : Dom Farkas, Thierry Payen

Scénographie : Orazio Trotta, Pierre Pradinas et Simon Pradinas

Lumières : Orazio Trotta

Costumes : Danik Hernandez

Maquillage et coiffure : Catherine Sain-Sever

Production : Théâtre de l’Union

Théâtre de l’Union • C.D.N. du Limousin • 29, rue des Coopérateurs • B.P. 206 • 87008 Limoges cedex 1

Réservations : 05 55 79 90 00

http://www.theatre-union.fr/

Du 7 décembre au 17 décembre 2010 à 20 h 30, sauf jeudi 9 et jeudi 16 à 18 h 30

Durée estimée : 1 h 40

19 € | 15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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**thomas 12/12/2010 00:27



un texte cousu de fil blanc, moyennement bien écrit, joué pas très finement par deux bons acteurs pas dirigés et une mise en scène d'une pauvreté affligeante : ça donne 1h45 d'un ennui profond.



m dupuy 10/12/2010 23:07



Vous avez lu le texte de Jean Noel Martin, alors restez sur ce texte car les deux remarquables acteurs arrivent à peine à masquer le peu d'interet de cette pièce avec une mise en scène pitoyable
et d'une lenteur désespérante, bref regardez autour de vous vous verrez la même chose alors pas la peine de dépenser 19 euro....



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