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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 11:13

La « Sainte Russie » au galop !


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Montez dans une Britchka sur ressorts et suivez les étranges aventures de Tchitchikov, le héros obséquieux du roman sublime de Gogol : « les Âmes mortes ». Cette adaptation parfaite et sans temps morts dresse un portrait grinçant de la Russie du xixe siècle et de son cortège de nobles de troisième main, de fonctionnaires véreux et de notables cupides. Portée par un trio d’acteurs incroyables, cette fresque mythique prend vie sous la direction d’Anton Kouznetsov. Un vrai petit miracle.

Il faut avoir un vrai grain pour s’attaquer aux Âmes mortes ou avoir un goût certain pour le défi. Œuvre monumentale inachevée, fleuron de la littérature russe, le roman de Gogol semble a priori intouchable avec sa kyrielle de personnages et son autopsie tragi-comique de l’âme humaine. À le lire, le monde est traversé de morts à peine vivants qui spéculent, négocient, flattent, rampent, boivent et s’ennuient. L’universalité du propos et la joyeuse frénésie du style entraînent alternativement des grincement de dents ou des rires francs. Anton Kouznetsov en garde le puissant substrat et nous brosse un portrait vitriolé de cette « bonne » société. On y retrouve le souffle de l’épopée originale et l’ironie cinglante chère à l’auteur.

Et ça va vite, très vite. Après un bref préambule en Italie où Nicolas Gogol a écrit une grande partie de son roman, on embarque en diligence dans l’équipage de Tchitchikov. Prêt à tout pour amasser des roubles, ce héros obscur et sans contours arpente les contrées rurales pour mener à bien une ténébreuse affaire. Son idée : sillonner les cours domaniales et en flatter les propriétaires afin qu’ils lui cèdent leurs paysans morts encore recensés comme vivants par l’administration. Cette course juteuse au crédit d’âmes mortes se révèle être un puissant révélateur des pires faiblesses humaines. L’occasion rêvée pour l’auteur en exil de nous plonger dans « cet abîme de caractères vulgaires, froids, effacés, brisés qui grouillent sous chacun de nos pas ».

ames-mortes artcomart

« les Âmes mortes | © Artcomart

L’occasion aussi pour les trois comédiens de s’en donner à cœur joie. Hervé Briaux joue ici une dizaine de rôles, croquant une multitude de propriétaires et autres fonctionnaires avec une aisance tout proprement désarmante. De l’Harpagon des steppes au baron de la picole gouailleur et roublard en passant par l’ogre mal léché, rien ne lui résiste. Une virtuosité dévastatrice qui oscille entre envolées truculentes et uppercuts émotionnels comme dans le très beau monologue sur l’anesthésie des sens qu’est la vieillesse. On le suit où il veut, on rit, on pleure à son rythme. Face à ce géant, Laurent Manzoni assure un parfait Tchitchikov : guindé, flagorneur, manipulateur, un vrai diable en costume rouge. Son jeu en précision et en retenue restitue la puissante complexité du personnage. La part féminine de la distribution est assurée par Véra Ermakova, qui ne démérite franchement pas. Avec son accent à couper au couteau et son visage de poupée russe, elle sublime de nombreuses scènes par un sens puissant du burlesque et des chants envoûtants.

À la mise en scène, Anton Kouznetsov impose un rythme effréné qui fait clairement pencher le texte vers la comédie sans toutefois se départir de son âpreté initiale. La gestion de l’espace et des déplacements touche à la perfection en ce qu’elle établit d’emblée la relation entre les personnages et fait naître des scènes d’anthologie : la balançoire chez les Manilof, la partie de jeu de dames chez Nozdref ou encore la rencontre « distante » avec Mollossovitch. Le dispositif en mezzanine, en plus d’être extrêmement élégant, nivelle la perspective et permet différentes ambiances sur le plateau. Une bande-son fort à propos vient geler le climat lors des révélations sur la nature des acquisitions de Tchitchikov. La belle sobriété des costumes et des décors associée aux chants russes impose une atmosphère tour à tour trouble et enjouée.

À peine deux trois fausses notes liées sans doute à l’enthousiasme du metteur en scène. Des sautes de tonalité très fugaces, qui lorgnent vers l’univers très actuel de la télévision et qui sonnent un poil faux. Mais ces petits artifices ne sauraient nous faire décrocher. On suit avec passion les aventures de cette figure universelle, ce Tchitchikov insensible et prêt à tout pour arriver. On observe avec assiduité son ascension et sa chute menant à l’implosion de la bonne société. À son contact, les masques tombent, et c’est là qu’entre joie et effroi on touche du doigt cet instant indicible où « l’homme peut tomber à ce degré de crasse ladrerie, d’effacement, d’abaissement et d’anéantissement moral ». Tout un programme ! 

Ingrid Gasparini


Les Âmes mortes, de Nicolas Gogol

Traduction : André Markowicz

Adaptation : Anton Kouznetsov, Laurent Lejop

Mise en scène : Anton Kouznetsov

Avec : Hervé Briaux, Véra Ermakova, Laurent Manzoni

Décors : Giulio Lichtner

Costumes : Rozenn Lamand

Lumières : Gérard Gillot

Son : Jean-Pascal Lamand

Chant : Tatiana Pikhonina

Assistant à la mise en scène : Éric Da Costa

M.C.93 • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

http://www.mc93.com

Réservations : 01 41 60 72 72

Du 4 au 29 juin 2010, du lundi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 15 h 30, relâche les mercredi et jeudi

Durée : 2 h 15

De 9 € à 25 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Theophrastos 16/06/2010 14:50



Une adaptation plus que reussie. Un travail de mise en scène que je puis mettre en parallèle avec celle de Philippe Awat ...dans le Roi nu de Evguéni Schwartz. Un théatre militant pour ouvrir les
consciences et non fracasser les crânes.



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