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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 16:16

Les chefs-d’œuvre du xviiie ne sont pas forcément ceux du xxie

 

« Les Acteurs de bonne foi » est la dernière pièce de Marivaux, l’un des auteurs les plus joués de la première partie du xviiie siècle. Au-delà d’un marivaudage quelque peu désuet, cette ultime création aborde la question de la place du théâtre et de la comédie dans la société. Après quelques représentations à Marseille, l’œuvre en un acte, mise en scène par Jean-Pierre Vincent, partira en tournée jusqu’au 3 avril 2011.

 

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« les Acteurs de bonne foi » | © Pascal Victor

 

Quand le spectateur entre dans le théâtre, les rideaux de la salle à l’italienne sont ouverts sur un décor qui correspond certainement aux didascalies : des bottes de foin, une brouette, de la paille au sol et un toit en lambris, auquel deux chaises sont étonnamment suspendues. Très bien ! Nous sommes à la campagne, et une jeune fille en robe bouffante et escarpins vernis ne saurait tarder à surgir des coulisses. Elle ne tarde pas, en effet, mais c’est après que nous avons assisté au réveil « glorieux » d’Éraste (interprété par Matthieu Sampeur) : un petit jeu de lumière pour évoquer l’aurore, les bâillements et étirements sonores du damoiseau ainsi que le chant du coq en bande-son. Ne manqueraient plus que les poules et le chien de chasse pour bien nous expliquer où nous sommes.

 

Un jeune homme de bonne famille va demander en mariage une jeune fille au teint de pêche et à la pureté virginale. Une future union que la mère du prétendant souhaite célébrer en offrant aux convives une comédie théâtrale. Elle met alors à contribution son serviteur et les paysans alentour. Mais Madame Argante, propriétaire du domaine où doit se célébrer le mariage et maman de la future épouse, ne l’entend pas ainsi.

 

Cette petite cocasserie

D’après les mots du metteur en scène, « la dernière miniature chef-d’œuvre de Marivaux a toujours été accompagnée d’une autre pièce […] souvent plus connue qu’elle ». Jean-Pierre Vincent a donc fait le choix de sortir de l’ombre cette petite cocasserie en la présentant seule. Malheureusement, on peut comprendre que celle-ci ne soit généralement pas montée en « solitaire ».

 

Car ce récit résonne comme une farce. Il pourrait être un passage divertissant au sein d’une œuvre plus dense, à l’instar des « bouffonneries » que Shakespeare aimait à placer dans ses tragédies. Les Acteurs de bonne foi manquent cependant de tension dramatique pour accéder à la gravité recherchée. En effet, on sent bien que l’auteur tente de dévoiler une certaine violence des relations sociales et amoureuses, mais le contexte reste beaucoup trop éloigné de nous.

 

La question n’est pas de savoir s’il faut ou non représenter encore des pièces classiques. Il serait en réalité nécessaire de jauger si un texte poussiéreux a encore une portée universelle en harmonie avec notre temps. Un metteur en scène peut très bien, par exemple, décider de faire porter aux personnages de Roméo et Juliette jeans et baskets si ça lui chante, on ne perdrait rien de l’intemporalité, de la beauté de la langue et de l’ampleur du propos. En opposition, les personnages des Acteurs ne sauraient, même en baggy *, nous atteindre ni nous parler de nous.

 

La place du théâtre dans la société

À la moitié du spectacle, un passage agréable, tant par la forme que par le fond, met en lumière une querelle, entretenue entre Rousseau et d’Alembert, sur la place du théâtre dans la société. Ici, les performances d’Annie Mercier (Madame Argante) et de Laurence Roy (Madame Hamelin) prennent le pas sur le jeu des autres comédiens, jusqu’alors inégal. Elles sont toutes deux attachantes et incroyablement drôles.

 

Tout les oppose : leur physique, leur timbre de voix, et leur avis sur la comédie. Pour Madame Argante, le théâtre pervertit l’organisation sociale, le travail ou encore l’ordre public. Cravache à la main, regard sévère et ton acerbe, elle représente l’autorité, l’intransigeance et la censure. À l’opposé, Madame Hamelin, silhouette fragile et voix stridente, prône les bienfaits du divertissement, de la fable et de l’humour. Elle est d’ailleurs le porte-parole de l’auteur, qui choisit de faire triompher la farce. Non seulement l’impromptu qu’elle a commandé a lieu, mais encore elle réussit à ce que son adversaire en soit la principale protagoniste.

 

Les Acteurs de bonne foi est une petite friandise très peu acidulée, qui a pour principal défaut d’être d’un autre temps. Une mise en scène contemporaine n’aurait probablement rien apporté de plus à ce petit texte. D’ailleurs, même si les sources sont peu nombreuses, il paraîtrait qu’à son époque, elle n’aurait pas enthousiasmé… 

 

Laure Quenin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* Baggy : pantalon très ample des années 1980 et encore aujourd’hui l’accessoire des rappeurs.


Les Acteurs de bonne foi, de Marivaux

Mise en scène : Jean-Pierre Vincent

Assistante à la mise en scène et dramaturge : Frédérique Plain

Avec : Annie Mercier, Laurence Roy, Anne Guégan, Claire Théodoly, Pauline Méreuze, Julie Duclos, David Gouhier, Olivier Veillon, Matthieu Sampeur, Patrick Bonnereau

Costumes : Patrice Cauchetier

Décors : Jean-Paul Chambas, assisté de Carole Metzner

Lumière : Alain Poisson

Son : Alain Gravier

Mouvements physiques : Bernard Chabin

Coiffures : Daniel Blanc

Maquillages : Suzanne Pisteur

Assistant tournée : Benjamin Charlery

Théâtre du Gymnase • 4, rue du Théâtre-Français • 13001 Marseille

Site du théâtre : www.lestheatres.net

Réservations : 0820 000 422

Réservations par fax : 04 91 94 21 80

Du 15 au 19 février 2011, les mardi, jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30, mercredi à 19 heures

Durée : 1 h 20

De 34 € à 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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