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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 15:46

Transe en danse


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Voilà vingt-cinq ans que le Béjart Ballet Lausanne draine les foules. Le spectacle proposé à Paris pour célébrer ce glorieux quart de siècle remplit le Palais des congrès, mieux, le tient en haleine pendant deux heures et demie.

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« Aria » | © Francette Levieux

Trois œuvres sont au programme : Dionysos (suite) et le célébrissime Boléro, toutes deux chorégraphiées par le maître (décédé en 2008), et Aria de Gil Roman, qui a depuis repris la direction artistique du ballet.

Ce programme fait vraiment ressortir des motifs récurrents chez Béjart, à commencer par le cercle, espace d’un rituel frénétique, sacré, vital. Et même : viril. C’est une danse toute tendue vers une forme de transe, comme si le mouvement servait à exorciser quelque chose, à dépasser… quoi ? Il y a quelque chose de prométhéen dans cette tentative de défier en permanence les lois de la pesanteur, de l’endurance. Dans le Boléro, un homme danse jusqu’à une forme d’anéantissement. Très physique, le style est aussi parfois spectaculaire. Les chorégraphies mettent même en scène ces moments où certains danseurs deviennent les spectateurs des prouesses des autres, comme à la fin de Dionysos. Là, au centre d’un grand cercle blanc, des danseurs, seuls ou à deux, offrent doublement en spectacle l’intensité de leur engagement, la virtuosité de leur technique, tandis que les autres battent le rythme, commentent la scène.

La grande lisibilité de ce passage, sa façon explicite de créer un spectacle dans le spectacle, explique peut‑être en partie l’intérêt particulier qu’il suscite : s’identifiant avec les faux spectateurs sur le plateau, les vrais spectateurs se sentent intimement associés à ce qui se passe sur scène. Ce long moment presque cathartique, qui survient après un long crescendo incluant d’autres numéros superbes, tient en haleine mieux que n’importe quel film à suspense.

Le Minotaure vs Thésée

Un équilibre paradoxal entre la recherche d’une forme de transcendance, et la forme très terrienne, très physique, de cette recherche semble être la formule qui donne sa tension à la danse de Béjart. C’est aussi ce qui se passe dans le Boléro, dans lequel le danseur soliste se donne tout entier dans un geste, à la fois divin et terriblement animal.

Et il semble que les hommes soient mieux armés pour cela que les femmes, qui, sans être physiquement absentes du ballet, ont l’air exclues de ces rituels sauvages. Dans Dionysos, l’une des séquences met en scène un ensemble de femmes vêtues de rouge ou de noir, à la Carmen. Las ! Les belles s’échinent en vain à virevolter et à parader devant le dieu que tout cela laisse des plus froids : nonchalamment assis dans une posture sculpturale, il ne bronche pas d’un cil et préfère aller ensuite faire le beau tout seul, ou devant deux autres messieurs. Une danse de mecs, on vous dit.

D’un côté, donc : le divin, le transcendant, le mystique. De l’autre : le terrien, l’humain, la simplicité. Un des personnages de Dionysos lance au début que « les dieux sont encore parmi nous ! », et d’enchaîner sur un ballet tout empreint des musiques et des gestes traditionnels grecs, avec des personnages en costumes modernes. Il y en a même un en képi qui contribue à rappeler… le ballet final d’Un Américain à Paris : le quotidien divinisé par la danse, la danse qui infiltre naturellement le quotidien. Et comme il n’y a pas mieux qu’un torse nu pour faciliter l’identification du spectateur avec le danseur (1), c’est également la formule retenue pour tous les interprètes du Boléro, véritable apologie de la tablette de chocolat. Béjart a conçu le ballet comme pouvant être interprété par un homme ou une femme, mais on a du mal à imaginer cette deuxième option…

C’est plutôt chez Gil Roman et son ballet à la musique beaucoup plus déconstruite qu’il faut aller chercher des femmes à poigne. Et même au sens littéral : dans son Aria, l’une d’elles promène un homme comme un chien. Si, si. Mais c’est encore le combat viril du Minotaure et de Thésée qui est mis en scène. Pour les détails, hélas, on repassera : comme dans Dionysos d’ailleurs, on se retrouve à la fin du ballet à applaudir quelque chose qu’on aura certes ressenti, mais pas vraiment compris, la narration des deux ballets n’étant pas toujours très explicite. Pire : dans Dionysos, un danseur s’adresse parfois aux spectateurs, mais on ne comprend pas bien ce qu’il raconte. Cela dit, mon voisin, lui, me dit avoir bien compris les mots, mais pas le sens de ces interventions… Certains bondiront de leur siège en s’écriant que là n’est pas la question ! Et que ce qui compte, c’est ressentir, pas comprendre ! Certes. Mais comprendre aide à ressentir mieux… Bref, si, comme 90 % des spectateurs, vous n’avez pas acheté le programme, vous risquez d’être un peu perdus.

D’où, certainement, le succès jamais démenti du Boléro : d’une nature moins narrative, ce ballet dément va droit aux tripes du spectateur. La musique de Ravel donne l’impression d’avoir été conçue pour être dansée ainsi. C’est, pour citer Victor Hugo, « une force qui va », une lame de fond. Comme dans le final de Dionysos, la musique, comme redoublée par un décor ad hoc (un plateau circulaire posé au centre de la scène et encadré sur trois côtés par des rangées de chaises), semble s’enrouler sur elle‑même, pour former une spirale sans fin, un rythme obsédant et hypnotique.

Enfin, dans chacune des chorégraphies, tous les interprètes sont magnifiques, les solos sont d’une beauté et d’une précision renversante. Cet engagement de tous est vraiment superbe. Comme le dit Béjart : « Le Boléro est un grand rituel de mort, la femme ou le garçon qui danse sur la table est désiré, englouti, par la vitalité et par la faim de ceux qui dansent autour de lui ou d’elle » (2). À table ! 

Céline Doukhan


(1) Dixit Béjart lui-même : « Il faut aussi que le spectateur puisse s’identifier. C’est plus facile de s’identifier à un monsieur torse nu et en pantalon qu’à un autre chamarré… », in la Danse vue par Maurice Béjart et Colette Masson, éd. Hugo et Cie, 2007.

(2) Idem.


Les 25 ans du Béjart Ballet Lausanne

Béjart Ballet Lausanne • chemin du Presbytère 12 • case postale 25 • 1000 Lausanne 22

00 41 21 641 64 64

http://www.bejart.ch

Chorégraphies : Maurice Béjart et Gil Roman

Musiques : Aria : extraits de J.‑S. Bach, Nine Inch Nails, Melponem, chants inuits

Compositions originales: Thierry Hochstätter et Jean‑Bruno Meier (Citypercussion) ; Boléro : Ravel ; Dionysos : Manos Hadjidakis

Palais des congrès de Paris • 2, place de la Porte‑Maillot • 75017 Paris

http://www.viparis.com/Viparis/salon-paris/site/Palais-Congres-Paris/fr/4

Réservations : 01 40 68 22 22

Du 3 au 7 avril 2012 à 20 h 30

Durée : 2 h 30, dont un entracte de 20 minutes entre Dionysos et Aria et un entracte de 10 minutes entre Aria et Boléro

De 45 € à 120 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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