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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 11:05

Un troupe entre
dans les « Légendes »


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Le Théâtre du Soleil, c’est deux salles. La principale, où joue la troupe de Mnouchkine, et celle de répèt, qu’Ariane prête. Heureuse élue, la pimpante compagnie du TAFthéâtre y réside et présente cet avril 2011 des « Légendes de la forêt viennoise » animées par un bel esprit de troupe.

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« Légendes de la forêt viennoise »

Des bacchantes en veux-tu en voilà ; des chapeaux melon et gâpettes ; des arbres qui se hérissent en rythme le long du Danube ; le beau bleu de circonstance, évidemment ; de la bière et des bretzels. Décor planté : une rue d’un quartier petit-bourgeois de la Vienne 1930. On y retrouve une buraliste et un major retraité, so british, un vendeur de farces et attrapes tiré à quatre épingles, et sa fille, Marianne, promise au boucher voisin, type à grosses moustaches et à long couteau, Oscar. Mais le caprice saisit Marianne. Lors de la fête de fiançailles, en pique-nique familial le long du Danube, bleu, bleu, bleu, elle s’éprend du turfiste dissolu, joyeux aigrefin, Alfred. Foin des fiançailles, Marianne s’éclipse avec le turfiste, qui l’engrosse. Sans le sou, les amants remisent le polichinelle chez mère-grand. Il meurt de froid tandis que maman se déhanche dans des numéros coquins, tels la « Petite mort à Venise », au Maxim’s, pour empocher quelques marks, jusqu’à ce que… suspens.

Moins caricatural, mais aussi moins connu que Brecht, Horváth s’inscrit dans la tradition viennoise d’un théâtre populaire et critique, mêlant les influences du cinéma et de l’expressionnisme. Fils de diplomate, Horváth écrit Légendes de la forêt viennoise en 1931, qui lui vaut un grand succès, juste avant de fuir Berlin pour échapper à la montée du nazisme. D’un quartier bourgeois à une ville de campagne, de la forêt au cabaret, Horváth dresse, acerbe, avec ces Légendes – en latin : ce qu’il faut raconter – une satire politique et sociale de l’Europe avant-guerre, celle du « monde d’hier » finissant : « Dans toutes mes pièces, je n’ai rien embelli, rien enlaidi. J’ai tenté d’affronter sans égards la bêtise et le mensonge ; cette brutalité représente peut-être l’aspect le plus noble de la tâche d’un homme de lettres qui se plaît à croire parfois qu’il écrit pour que les gens se reconnaissent eux-mêmes ».

Permettre au spectateur de se sentir concerné

Le bien nommé TAFthéâtre, des bosseurs qui ne ménagent manifestement ni leur peine ni leur plaisir, est armé d’une solide intention : « Avec Légendes de la forêt viennoise, le TAFthéâtre continue son chemin à travers les auteurs du xxe siècle. […] “en lutte” pour des idées […]. Nous respecterons pour les costumes la période de la pièce, persuadés que la distance historique permet, paradoxalement, au spectateur de se sentir plus concerné par ce qui se passe sur la scène ». Les costumes d’Anaïs Heureaux, précisément, conservent l’esprit du temps, mais l’accentuent ou le caricaturent heureusement. De même, le décor et la scénographie de Jean-Marc Alby, bien pensés, constitués de panneaux pliants, de toiles tendues, de bric, de broc, changent en quelques mouvements cinématographiques la séquence, le plan.

Éparpillé aux quatre coins de la salle, ce décor aurait gagné à être resserré au centre, afin que l’action soit moins dissoute. Mais enfin, saluons sa pertinence lorsqu’il s’agit, par exemple, de faire entrer le public dans la danse, dans un processus d’identification. Car, quand sonne l’entracte, benoîtement assis sur les tables que l’on croyait destinées au grignotage de circonstance, à croquouiller le bretzel ou lampant ses avant-dernières gorgées de bière, le spectateur devient acteur de la farce. Inutile de penser à aller s’asseoir. Il est tard, le spectacle l’a repris, il sera amateur de cabaret.

Ariane Bégoin en grand-mère typée, parvenant à camper le personnage sans les clichés, Franck Chevallay, dans la tenue du turfiste bonimenteur, ou Dan Kostenbaum, dans la peau du major guindé, esprit revenu du monde d’hier, avec ses fausses bonnes manière et sa jovialité déplacée, se distinguent. Et, bien que pas toujours au cordeau, la troupe dégage un sentiment communicatif : le plaisir de jouer et d’être ensemble. Par contre, durant trois heures trente, c’est excessif. L’entracte et toute la deuxième partie pourraient être considérablement réduits ; la première partie pourrait bien être encore plus rapide, plus séquencée, cinématographique. Mais les quinze têtes bien faites qui composent cette troupe battante, qui encadrent le festival Premiers pas en mai et juin, trouveront sans doute ensemble un chemin plus court et plus direct pour parvenir à conter ces Légendes

Cédric Enjalbert


Légendes de la forêt viennoise, d’Ödön von Horváth

Texte français de Sylvie Müller et Henri Christophe (L’Arche éditeur)

Compagnie TAFthéâtre

www.taftheatre.fr

Mise en scène : Alexandre Zloto, assisté d’Adrien Dupuis-Hepner

Avec : Charlotte Andres, Julie Autissier, Ariane Bégoin, Franck Chevallay, Maria Furnari, Dan Kostenbaum, Florent Oullié, François Pérache, Yann Policar, Honorine Sajan, Pierre-Emmanuel Vos, Sabine Zovighian

Costumes : Anaïs Heureaux, assistée de Jeanne Held

Décors : Jean-Marc Alby et Léa Delescluse

Marionnette : Charlotte Gauthier

Son : Adrien Dupuis-Hepner

Lumières : Ruddy Fritsch

Régisseur : Victor Arancio

Chorégraphies : Marie Barbottin

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 24 08

Du 11 mars au 17 avril 2011 à 20 heures, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 3 heures, avec entracte

20 € | 12 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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