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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 17:24

Réussite vertigineuse


Par Emmanuel Arnault

Les Trois Coups.com


Les Ateliers Berthier, grandiose succursale de L’Odéon, offrent leur cadre atypique à une pièce qui l’est tout autant : « le Vertige des animaux avant l’abattage ». Son auteur, Dimitris Dimitriadis, grec et contemporain, est au cœur de cette saison à l’Odéon. La metteuse en scène italienne Caterina Gozzi nous propose aujourd’hui cette tragique fresque humaine dans une beauté et une grandeur qui dépassent les mots. Une réussite étourdissante.

Les jeunes Nilos et Militssa s’aiment et veulent se marier. Mais, quand Nilos annonce la nouvelle à son meilleur ami Philon, ce qui paraissait banal prend alors une tournure très étrange : Philon, comme possédé par un pouvoir d’oracle, prédit à son ami un destin tragique pour sa future famille, qui sombrera dans le meurtre, l’inceste, et le suicide…

Le début de l’histoire nous plonge dans une incroyable banalité. Les rapports entre Nilos, sa petite amie Militssa et son ami Philon, se dessinent dans des dialogues d’une platitude insondable. On craint un instant le pire jusqu’au moment de la « prophétie », rapide point de rupture à partir duquel la pièce va peu à peu basculer. Ce n’est qu’après avoir vu l’ensemble du spectacle que l’on comprend pourquoi ce début était indispensable. Dimitriadis joue d’une main de maître du trivial et du tragique, du banal et de l’onirique. Tout est ciselé avec une précision ahurissante. La vertigineuse réussite de cette pièce est de planter son décor dans notre quotidienneté et de l’entraîner lentement et inexorablement vers l’horreur et le tragique, le fantastique et le symbolique. Ce texte est un chef-d’œuvre contemporain, un creuset de l’humain où l’auteur construit admirablement l’amour, le rêve, le destin, le désir, la mort…

Une intense cruauté se dégage de l’œuvre de Dimitriadis dans la déchéance des personnages et dans leur acceptation de cette chute. L’inceste et la mort sont au cœur de l’ensemble et produisent ainsi des scènes crues, horribles, malsaines… mais terriblement bien jouées. À réserver à un public averti, donc. Le Vertige des animaux avant l’abattage nous entraîne vers un vide démesuré, que nous avons du mal à regarder en face tant nous sommes désemparés. Ce spectacle pose sans doute plus de questions qu’il ne donne de réponses. Cependant, tout comme les personnages, il faut accepter de ne pas tout comprendre et de ne plus être maître de la situation. En même temps, comment ne pas en avoir le vertige ? « Les yeux sont ouverts mais ils ne voient pas. Ils voient, mais ce n’est pas ce qu’ils voient. Comme s’ils étaient noyés de larmes. »

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« le Vertige des animaux avant l’abattage » | © Alain Fonteray

Caterina Gozzi s’attaque à cette prose d’une grande ampleur en lui donnant tout le souffle qu’il convient et le temps nécessaire à l’enchaînement des actions. Tout comme le texte qu’elle sert remarquablement, la mise en scène est précise, rythmée, grandiose. Sa scénographie polymorphe est stupéfiante et difficilement descriptible : par un système d’immenses panneaux coulissants, elle parvient à créer astucieusement de nombreux espaces réellement différents, jouant sur la hauteur et la profondeur du plateau, l’opacité, le flou, le dévoilement, l’onirique, l’occultation. Un tel décor doit rester dans les annales, il est éblouissant.

Une troupe exceptionnelle

Avec un texte et un décor aussi impressionnants, que deviennent les comédiens ? Caterina Gozzi s’est entourée d’une troupe exceptionnelle. Thierry Frémont est sans nul doute le plus connu du public. On le savait aussi étourdissant sur scène que devant la caméra, et il nous prouve encore son talent immense. À l’image de la pièce dont il est le pivot, il incarne ce basculement irrépressible de la banalité vers la folie, du quotidien vers l’horreur. Un peu trop gesticulant des mains et de la tête au début, son jeu prend une ampleur et une profondeur incroyables quand il quitte son jean et son blouson pour le costume trois pièces du père de famille. Il porte sur ses épaules tout le fatum et la grandeur blessée du héros tragique. Sa performance de comédien est extraordinaire, tant son personnage est méconnaissable entre le début et la fin du spectacle. Son ami Philon est joué par Samuel Churin : aussi flegmatique qu’énigmatique, il donne à son rôle toute la complexité nécessaire. Il réussit réellement à nous suspendre à ses lèvres dès qu’il ouvre la bouche.

Claude Perron joue une Militssa surprenante, superbe mère de famille ; sa détresse et sa folie sont bouleversantes. Faustine Tournan en Starlet, la fille, est une fleur rayonnante. Sa candeur fond dans le feu du désir, et elle est à l’origine de scènes à la sensualité brûlante. Thomas Matalou dans le rôle d’Emilios, le fils, compose un personnage inoubliable, sublime et flamboyant, plein d’assurance mais jamais en force. Face à lui, Laurent Charpentier, en Eugénios, son frère, marque au contraire les esprits par son retrait. Il s’impose par son effacement dans une grande finesse. En parallèle du déroulement de la vie de cette famille, on découvre de façon récurrente trois personnages énigmatiques qui ressemblent à des scientifiques. Calculateurs, manipulateurs, ils semblent observer au microscope cette famille en train de se débattre dans l’horreur dont ils sont peut-être la cause. Pierre Banderet, Maria Verdi et Brice Cousin sont excellents et incarnent avec beaucoup de froideur et de distance ces personnages anonymes, sorte d’incarnation moderne des dieux grecs.

Dimitris Dimitriadis et Caterina Gozzi sont assurément deux phares de notre temps. Ils nous offrent un spectacle qui marque les cœurs au fer rouge pour longtemps… Un grand, un très grand moment de théâtre qui n’attend que vous. 

Emmanuel Arnault


Le Vertige des animaux avant l’abattage, de Dimitris Dimitriadis

Traduction : Olivier Goetz et Armando Llamas

Mise en scène et scénographie : Caterina Gozzi

Dramaturgie et collaboration artistique : David Wahl

Avec : Pierre Banderet, Samuel Churin, Laurent Charpentier, Brice Cousin, Thierry Frémont, Thomas Matalou, Claude Perron, Faustine Tournan, Maria Verdi

Vidéo et collaboration à la scénographie : Jean-François Marcheguet

Costumes : Rose-Marie Melka

Lumières : Joël Hourbeigt

Musique et son : Antonia Gozzi

Production : Odéon-Théâtre de l’Europe

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre national
et de la compagnie des Orties

Ateliers Berthier • angle de la rue André-Suarez
et du boulevard Berthier • 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.eu

Du 27 janvier au 20 février 2010, du mardi au samedi à 20 heures,
le dimanche à 15 heures

Durée : 3 h 30

32 € | 24 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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