Lundi 16 mai 2011 1 16 /05 /Mai /2011 22:46

Une paire de pompes funèbres


Par Nicolas Belaubre

Les Trois Coups.com


Céline Pique s’est imposée comme une figure incontournable de la scène toulousaine en interprétant, entre autres, le « Stabat Mater furiosa » de Siméon. Elle revient à l’assaut des planches, dans le sous-sol de la Cave poésie, avec une deuxième pièce solo du même auteur, « le Testament de Vanda ».

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« le Testament de Vanda », avec Céline Pique

Opérant presque comme le deuxième volet d’un diptyque, cette pièce conserve la thématique du drame vécu par des femmes. S’éloignant de la représentation abstraite d’entités féminines du Stabat Mater furiosa, le Testament de Vanda se penche, sans rien perdre de son universalité, sur le parcours individuel d’une jeune maman qui à vécu plus de malheurs qu’elle n’en peut souffrir.

Vanda est assise sur une chaise, entre un couffin et un grand sac noir. Dans le premier, elle a couché Belette, son enfant à qui elle n’a pas donné de nom, et dans le second, elle cache son arsenal de femme de la rue. Elle porte une veste kaki informe, un jogging aussi usé qu’elle et une paire de baskets qui ne la quittent jamais. Ces vieilles pompes sont son assurance-vie. « Ne quitte jamais tes chaussures, Belette. On ne fuit bien qu’avec des chaussures. » Les yeux noirs rivés au sol, les coudes plantés dans les genoux, des cheveux mal coiffés qui cachent son visage, elle va parler…

Ainsi Vanda va confier à sa fille, trop jeune pour l’entendre, et au public qu’elle ne regardera jamais de face, sa lassitude et sa souffrance. Le monologue qui s’ensuit, visiblement trop longtemps contenu, est un long et douloureux épanchement. Un véritable réquisitoire contre une société où tout le monde n’a pas sa place et où l’indifférence ne cède qu’a l’humiliation. En effet, Vanda à tout vécu. La guerre, le lynchage de son amant, le viol, l’exil, la rue, et pour finir, les camps de rétention de son pays d’accueil. Elle porte un regard incroyablement lucide sur sa situation de femme abandonnée à son terrible sort.

Fantôme ou déchet indésirable

On est d’ailleurs surpris par la force de ce texte dramatiquement réaliste. Le public est magistralement plongé dans l’univers hostile et inquiétant de la rue. On y découvre le poids du regard d’autrui, la fragilité de ces gens dont la condition hésite entre celle de fantôme ou de déchet indésirable. Surtout, on y apprend les règles élémentaires du savoir survivre. Et sur ce point, Vanda insiste : ne jamais se retrouver déchaussé. Car c’est dans cet état de suprême vulnérabilité qu’Yvo, son amant, a été surpris avant de finir par se balancer dans le vent, entre les branches… Mais le texte de Siméon ne se limite pas à une chronique réaliste. Il démontre également une profonde connaissance de l’âme humaine et une maîtrise incontestable du langage poétique.

De ce fait, on appréciera d’autant plus le jeu intime et sincère de Céline Pique. Très loin de la démonstration, elle aborde son personnage avec beaucoup de simplicité. Ni la colère ni le désespoir ne sont exagérés, ils sont simplement partagés par le biais du texte. Céline, à l’image de son personnage, se connaît trop bien pour surjouer son drame. Il n’y a rien à prouver. Les mots et les faits sont là, et ils parlent d’eux-mêmes. Et sur ce point, la mise en scène est au diapason. Pas d’autres décors que la chaise, le sac et le couffin. Pas de jeux de lumière. Aucune assistance pour la comédienne qui prend le risque de s’effondrer avec son personnage si celui-ci n’arrivait pas à nous émouvoir. Heureusement, il n’en est rien. Impossible de rester sourd à ce testament, même pour les moins sensibles.

En fait, Vanda ne lègue que bien peu de choses à sa fille. Pas même un nom ou un prénom. Juste un avenir déchargé d’une histoire trop lourde pour démarrer du bon pied dans la vie, délivré par une mère sans avenir. Elle lui laisse une absence en forme de moindre mal, qui se matérialisera par la vieille paire de baskets que Vanda délaissera enfin, avant de disparaître. Et c’est cette image, simple mais puissante, d’une paire de pompes abandonnée près d’un couffin qui résume le mieux cette pièce. Dérangeante à la manière d’un caillou dans une chaussure, elle nous force pourtant à avancer. Elle nous emmène et fait son bout de chemin sans ennuyer. Nous lui souhaitons donc bonne route à Toulouse comme à Avignon. 

Nicolas Belaubre


Le Testament de Vanda, de Jean-Pierre Siméon

T.E.K.E.L.I. Cie • 14, boulevard de la Gare • 31500 Toulouse

06 63 13 24 90

tekeliecompagnie@hotmail.com

Mise en scène : Franck Garric

Avec : Céline Pique

Cave poésie • 71, rue du Taur • 31000 Toulouse

Réservations : 05 61 23 62 00

Du mardi 10 au samedi 21 mai à 21 h 30, relâche dimanche, lundi et mardi

Durée : 1 h 30

12 € | 10 € | 8 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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