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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 19:11

L’espoir de l’espoir


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


D’une rencontre avec Marguerite Duras qui lui permit en 1985 de s’accorder sur quelques coupures et aménagements de son texte « le Square », Gilles Chavassieux, presque trente ans après, met à nouveau en scène cette œuvre hybride, sorte de roman-théâtre. L’écriture dialoguée n’a pas pris une ride et émeut profondément. Une belle redécouverte qui, grâce à la mise en scène et aux acteurs, touche à l’essentiel et à l’universel des rapports humains.

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« le Square » | © Émile Zeizig

Dans la tiédeur d’un après-midi de printemps où se ressent déjà l’approche de l’été, un commis-voyageur et une bonne à tout faire, faisant une halte dans un jardin public, engagent le dialogue. Dénué de tout réalisme primaire et avec une politesse extrême, s’élabore peu à peu un art populaire et majuscule de la conversation. L’homme, plus âgé, la valise de son colportage au pied, fait une pause. Son imperméable fatigué et froissé, sa chemise largement ouverte sur un costume banal, sa voix discrète indiquent un homme de peu. La femme, vingt ans, son sac à main sur les genoux, surveille les jeux d’un enfant qui n’est pas le sien. Sa robe simple couverte d’un tablier bien repassé, sa coiffure parfaitement apprêtée, sa voix modeste, définissent une personne habituée à servir.

Lorsque leurs premiers échanges commencent, on a l’immédiate intuition que pour chacun, parler à l’autre, parler de soi, parler des autres est d’une absolue nécessité. Dans un square quasi déserté, où la lumière faiblira progressivement, s’invente comme un espace protégé, lieu de confidences et de questions indiscrètes. Mot après mot, phrase après phrase, elle et lui s’aventurent sans contraintes ni préjugés par désir de se dire et de se découvrir. Lui semble au bout du voyage, se souvenant de moments d’existence parfois proches du minable, mais aussi de jours lumineux où il se sentit prêt à changer sa vie. Elle au contraire paraît en équilibre sur le seuil d’une nouvelle vie à construire, déterminée et résistante, rêvant d’un homme qui l’épouserait.

Émotifs anonymes, ils avancent dans leurs échanges en toute innocence. Curieux ou rétifs, enjoués ou sévères, ils composent une touchante partition, traversée de lourds silences ou agrémentée de points d’orgue passionnés. Le rouge des cerises qui envahit les marchés au printemps, le miel du soleil qui dore la nature, le plaisir de la danse qui libère les corps, autant de sensations heureuses partagées qui leur font oublier poétiquement leur humble condition.

Brèves philosophiques

De questions inlassables en réponses assumées, l’homme et la femme se rapprochent et se déchirent, mais maintiennent toujours leur envie de communiquer, de jouir de ce temps suspendu qui les rend plus humains. Le dialogue entre ces deux « parleurs » a quelque chose de socratique qui révèle que philosopher est aussi l’apanage des gens du peuple. Jusqu’au bord du tragique quelquefois. Lui a voulu se suicider. Elle pourrait renoncer à sa liberté. Il y a dans ce spectacle une séquence magnifique. Tous deux aimant aller danser dans les bals de quartier se mettent à danser les mots. Elle, à petits pas glissés, cherchant son plaisir et guettant si elle charme l’autre. Lui, alternant mouvements distancés avec humour et élans dynamiques destinés à séduire. Au bout du bout, après que chacun aura généreusement donné de soi-même, surgira un peut-être ( !), suivi d’un se-revoir ( ?) au bal du quartier, bien sûr.

Avec les mots de Marguerite Duras, dont on entend la voix pour marquer la liaison entre les trois parties de la pièce, Gilles Chavassieux réalise un beau travail fait de minutie et de sobriété qui rend leur dignité à des personnages populaires, alors que sur d’autres scènes on les abaisse en leur mettant en bouche des brèves de comptoir. Quant aux deux comédiens, Joanne Rocca et Jean-Christophe Vermot-Gauchy, ils contribuent pleinement à la réussite du spectacle par la finesse de leur jeu, la justesse de leurs émotions et la musicalité de leurs voix. Ce sont de merveilleux bavards. 

Michel Dieuaide


Le Square, de Marguerite Duras

Mise en scène : Gilles Chavassieux

Avec : Joanne Rocca, Jean-Christophe Vermot-Gauchy

Et la voix de Marguerite Duras

Production : Théâtre Les Ateliers

Théâtre Les Ateliers • 5, rue du Petit-David • 69002 Lyon

www.theatrelesateliers-lyon.com

Tél. 04 78 37 46 30

Représentations du 7 au 26 octobre 2013 à 19 heures, sauf samedi à 17 heures

Durée : 1 h 15

Tarifs : 20 €, 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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