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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 13:18

Conflit identitaire


Par Emmanuel Cognat

Les Trois Coups.com


Après le succès de la Putain de l’Ohio en cette même Cartoucherie l’an dernier (Théâtre de l’Aquarium), c’est le Théâtre de la Tempête qui ouvre sa nouvelle saison avec une pièce de Hanokh Levin, « le Soldat ventre-creux », qui n’avait jusqu’alors jamais été montée. Si la mise en scène de Véronique Widock est réussie, c’est le jeu d’acteur, d’une émouvante justesse, que l’on retiendra. Car il éclaire un texte aux nombreux niveaux de lecture en mettant l’accent sur son message humaniste.

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« le Soldat ventre-creux » | © Myriam Drosne

Tout commence dans l’obscurité. Du néant aveugle jaillissent des paroles, le monologue d’un soldat qui s’en revient de la guerre, et à la vie. Il va retrouver sa femme et son fils, sa maison. Bientôt, le geste accompagnera les mots, bruits de pas, paquetage que l’on trimbale. Puis un visage dans le faisceau d’une lanterne. Celui de Sosie, le Soldat ventre-creux, affamé mais heureux, avide de reprendre le cours de son existence.

Seulement, un homme occupe déjà sa maison. Un autre Sosie, plus gras, moins abîmé par les batailles, moins humain. Bien sûr, on crie d’abord à l’imposture, avec celui qui a gagné notre confiance dès ses premiers mots. Mais force est de constater qu’à l’exception des détails ci-dessus énoncés, tous deux sont bien Sosie. Problème en théorie insoluble. N’était le déséquilibre profond de condition qui sépare les deux hommes, et octroie « naturellement » au Sosie ventre-plein la prééminence identitaire. Nul ne reconnaît plus, d’ailleurs, le Soldat ventre-creux, pas même sa femme, ni ses voisins.

Mais comme si cette identité, réduite à ses atomes les plus élémentaires – un nom, une famille, une maison – était la seule qui vaille, Ventre-creux entrera malgré lui en une forme de résistance, en usant des moyens dont on ne l’a pas dépouillé : l’humour, le rêve, l’espoir. Sans parvenir toutefois à échapper toujours à la fascination malsaine qu’exerce sur plus faible que lui celui qui le domine. Ainsi, lorsqu’apparaîtra le Soldat ventre-à-terre – l’abdomen percé par une balle – pour contester à son tour le droit de s’appeler Sosie, le Soldat ventre-creux, tout en cherchant à le protéger, se dissociera-t-il de lui pour se placer sous la protection de Ventre-plein. Perpétuant l’injustice dont lui-même est la première victime.

L’escouade d’élite du capitaine Levin

Véronique Widock met en scène la lutte inégale entre les trois Sosie en un habile mélange de sobriété et de fantaisie. Sobriété dans le choix des costumes, le dépouillement de l’espace scénique, le jeu discret des lumières et l’occupation de l’espace par les comédiens (qui lorsqu’ils ne sont pas en scène, s’assoient autour du plateau, tels des spectateurs supplémentaires de ce combat biaisé pour le droit d’être quelqu’un). Mais fantaisie aussi dans les multiples séquences chorégraphiées qui émaillent la pièce, de la bagarre burlesque dans laquelle s’engagent les deux premiers soldats au ballet des manteaux échangés, qui projettent dans la pénombre une fine brume de poussière scintillante. Si l’on s’interroge parfois sur les intentions dramatiques qui sous-tendent ces séquences (soupapes de sécurité qui évacuent le trop-plein de pression pour éviter à la pièce de sombrer dans le désespoir ?), ces fulgurances créatives demeurent soigneusement dosées et ne brisent à aucun moment la tension que véhicule la pièce.

La metteuse en scène a en outre su choisir une excellente distribution pour habiter le texte. Les rôles de la Femme, du Voisin et de l’Enfant, modestes en comparaison des trois autres, sont exécutés sans fausse note. Surtout, les trois Sosie sont parfaitement justes, parvenant à éviter le piège de la caricature. Le Soldat ventre-plein (Vincent Debost), dont la carrure confère immédiatement au personnage son épaisseur, nous fait honte plus qu’il ne suscite notre haine. Le Soldat ventre-à-terre (Henri Costa), à l’autre extrême, souffle ses répliques en zézayant tandis que ses viscères s’écoulent sur le sol, imposant l’empathie sans jamais en appeler à la pitié. Mais c’est véritablement Stéphane Facco qui porte la pièce en campant, grâce à son jeu très complet et l’incroyable énergie dont il l’investit, un Soldat ventre-creux complexe et poignant. Sa vaste palette vocale étant dès le monologue d’ouverture la clé d’une identification du spectateur à son personnage, qui ne se démentira jamais.

Ainsi, au crépuscule de la pièce, ses mots prononcés à l’attention du Soldat ventre-à-terre, résonneront-ils avec la transparence du cristal : « Il n’y a pas de doute, toi aussi tu es Sosie. ». Et tous les êtres humains avec lui. À qui nul ne devrait pouvoir dénier le droit d’exister… 

Emmanuel Cognat


Le Soldat ventre-creux, de Hanokh Levin

Éditions Théâtrales, recueil Théâtre choisi IV, Comédies grinçantes, 2006

Traduction : Jacqueline Carnaud et Laurence Sendrowicz

Cie Les Héliades • 87, avenue Félix-Faure • 92700 Colombes

01 47 60 10 33

Site : www.lehublot.org/

Courriel : contact@lehublot.org

Mise en scène : Véronique Widock

Avec : Stéphane Facco, Vincent Debost, Axel Petersen, Henri Costa, Christophe Pinon, Nicolas Couffin et Mateo Frey (en alternance)

Scénographie : Éric Mariette

Lumières : Pierre Gaillardot

Musique : Bastien Boni

Costumes : Myriam Drosne

Chorégraphie : Geneviève Sorin

Collaboration artistique : Gilles Nicolas

Assistante de mise en scène : Nolwenn Le Du

Régie : Gilles David, Yann Nédélec

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : ligne 1, arrêt Château-de-Vincennes, puis navette Cartoucherie ou bus 112, arrêt Cartoucherie

Réservations : 01 43 28 36 36

Site du théâtre : www.latempete.fr

Courriel de réservation : theatre@la-tempete.fr

Du 11 au 29 septembre 2013, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 20

18 € | 15 € | 12 €

Autour du spectacle :

Mardi 17 septembre 2013 : rencontre-débat avec l’équipe de création, après la représentation

Autres dates :

– Les 17 et 18 décembre 2013 : Le Hublot, chantier de construction théâtrale, Colombes

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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