Lundi 23 août 2010 1 23 /08 /Août /2010 18:10

Corianne Mardirossian : une « partante »

bien présente

 

Il faut se faufiler, oser s’aventurer pour arriver jusqu’au « Sas » de Michel Azama, qui se joue dans le petit Théâtre des Deux-Rêves. Magnifiquement servie par Corianne Mardirossian, cette pièce nous ouvre les portes d’une société interdite : celle de la prison.

 

sas Vingt ans : une tranche de vie, une éternité. Vingt ans. Que reste t-il d’une femme après tout ce temps passé dans l’oubli d’une cellule, dans le mépris des autres, de ceux qui jugent, qui cataloguent ? De la peur sans doute, et de la confusion. Une âme passée au laminoir d’une vie brisée, interrompue pour une raison inconnue, qui n’importe plus. Il reste des mots aussi, des mots en pagaille, qui se bousculent dans l’attente de la libération, dans la « cellule des partantes ». Une existence à part entière, avec ses codes et ses coutumes, s’était développée dans l’ombre de la prison. Si bien que sortir ne veut pas forcément dire revivre, mais, peut-être, mourir.

 

Pour représenter cet entre-deux-mondes, il fallait une pénombre percée de lueurs furtives, d’éclairs de vie trop vite avortée. La mise en scène de Sylvia Bruyant excelle à rendre sensible cette oscillation, en prenant le parti du morcellement de la pièce en différentes séquences entrecoupées d’obscurité, qui fait l’effet d’une aveuglante absence de lumière. Quant la clarté revient, c’est celle, artificielle, hypocrite, qui contribue à la nébulosité de l’univers carcéral. Elle ne semble avoir d’autre utilité que de rendre criante la misère de la détenue, en laissant apparaître l’intérieur sordide de la dernière chambre de la prisonnière, avant sa sortie. Toilettes sommaires, lits superposés en ferraille, table. Peu de choses pour meubler la solitude vécue dans le « sas ».

 

Alors le corps de l’actrice prend toute la place, il s’empare de l’espace presque vide, avec l’énergie du désespoir. Comme électrisée par les flashs lumineux douteux, la poignante Corianne Mardirossian déroule son soliloque heurté en une gestuelle saccadée, parfois presque spasmodique. Elle a le costume des anonymes, noir, neutre, sans recherche d’originalité. Pourtant, ce n’est plus tout à fait la tenue de ceux qui vivent terrés, à l’abri des regards. Elle semble même chercher à attirer l’œil du voyeur, avec sa sensualité débordante, son allure de danseuse, aux membres désarticulés mais pas morts, non, pas morts du tout.

 

Le choix du monologue, plutôt que du soliloque, va aussi dans le sens de la vie malgré tout. Le dialogue fictif s’adresse à des êtres absents, à la mère notamment, dont on ne tarde pas à apprendre la mort. La petite ballerine de la boîte à musique, discret vestige d’enfance qui investit la scène, reçoit les mots de la détenue. Mais derrière ces entités factices, c’est le spectateur qui affleure, seul destinataire réel du récit tissé de souffrance, et d’humanité. Car la prison n’est plus le lieu du crime, de la transgression, mais seulement celui de l’intimité qui atteint son paroxysme. Intimité de l’homme avec lui-même. Avec ses démons, avec ses obsessions.

 

Seule une matonne au visage fermé vient troubler l’isolement, avec son œil scrutateur. Mais elle ne peut contenir la richesse du monde qu’elle surveille, toujours aux aguets. Ce monde « qui tient du bordel et de l’asile », il nous est restitué par le fabuleux jeu de rôles de la comédienne, qui devient tour à tour une directrice de prison cynique et nombriliste, une codétenue maniérée, ou encore un gardien brutal. Et à l’aide d’une simple marelle tracée à la craie sur le sol, les structures qui unissent ces différents personnages sont expliquées. Le jeu d’enfant en montre la hiérarchie absurde et la monstrueuse cruauté. Mais la « partante » n’est pas la petite fille perturbée que voient en elle la directrice et la société. Ses jeux, ils sont très sérieux : ils s’attaquent à ce que le corps social a de plus honteux, à sa volonté d’établir des différences, même là où il n’y en a pas. 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Sas, de Michel Azama

Mise en scène : Sylvia Bruyant

Assistante à la mise en scène : Andrée Chantrel

Avec : Corianne Mardirossian

Et la participation de Marion Catherin

Création lumières et sonore : Marc Cixous

Scénographie : Nicolas Lemaître

Théâtre des Deux-Rêves • 5 , passage de Thionville • 75019 Paris

Réservations : 01 48 03 49 92

Du 7 au 30 août 2010 à 17 h 30, sauf le 30 août à 19 h 30

Durée : 1 h 15

26 € | 10 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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