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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 21:19

Bernard-Pierre Donnadieu : césar

ou molière ?

 

Création originale à Nice, « le Roman d’un trader » part en tournée à Lyon puis au Luxembourg. La pièce de Jean-Louis Bauer reprend l’affaire Kerviel et construit un scénario de « subprimes fiction ».

 

Avec ce spectacle le Théâtre national de Nice frappe fort pour la rentrée théâtrale. Le public a apprécié cette fable moderne autour d’une affaire qui a passionné la France. Le Roman d’un trader raconte le week-end de panique d’une grande banque, où le directeur général apprend qu’un jeune trader a joué 25 milliards… Ce directeur fait tout pour sauver sa tête ! La pièce mise en scène par le patron du T.N.N., Daniel Benoin, réunit d’excellents comédiens. Bernard-Pierre Donnadieu est aux côtés de Lorànt Deutsch, Helena Noguerra et le Niçois Paulo Correia.

 

« Je suis né à une époque où le baril de pétrole ne dépassait jamais 20 dollars… » raconte le personnage central de la pièce, le trader, incarné par Lorànt Deutsch. Mais les choses ont changé. À cet égard, cette pièce rappelle que le théâtre a une fonction essentielle depuis l’Antiquité : visionner nos fantasmes quotidiens. Nos peurs immédiates sont alors prises au piège, incarnées sur scène. Même si la catharsis n’opère plus, on se surprend à avoir pitié de ces personnages, de ces clowns sanglants de la finance que la pièce met en scène. On se dit sans cesse : ce sont ces types-là qui font l’histoire, orchestrent nos existences à coup de dollars sur les places financières. En ce sens, le spectacle est efficace. On craignait avec le titre de la pièce, le Roman d’un trader, une sublimation des financiers, un nouveau Stéphane Bern qui nous leurre avec le bonheur des riches, un Bollywood des transactions internationales…

 

Bauer, le dramaturge, met ces traders à plat ventre. Ils se mettent à quatre pattes pour une info ; ils se plient devant une call-girl. Ils aboient même, font les chiens pour satisfaire leurs conquêtes féminines, avides elles aussi, de pouvoir et d’argent. Quand un homme dérange, comme ce trader trop envahissant, on s’en débarrasse. Il passe par la fenêtre après avoir servi. On ne fait pas de sentiment dans la finance. Le tort de ce trader, finalement, c’est la faiblesse de beaucoup d’employés qui n’ont pas compris que le travail passe sous le règne de l’anonymat et de la performance.

 

 

Lorànt Deutsch incarne le trader œdipien qui demande à son banquier de lui caresser la tête et de lui dire : « tu es le meilleur ». L’autre n’y arrive pas. Ses lèvres tremblent. Donnadieu est excellent dans ce rôle de banquier omniscient. L’acteur trouve un jeu à sa mesure. Puissant et minable, pris dans le jeu de la terreur des places financières, ce banquier rate même son suicide. Bernard-Pierre Donnadieu colore son personnage de ces états convulsifs de colosse bancaire aux pieds fragiles. Après sa performance dans le Prophète de Jacques Audiard, il incombera à nos sommités artistiques de choisir entre un césar et un molière pour Bernard-Pierre Donnadieu. Ou pourquoi pas les deux ! C’est un artiste que le 7e art n’a pas toujours honoré comme il se doit.

 

Côté négatif, on peut regretter parfois les trop longs tableaux de la pièce. Cette discussion, par exemple, qui n’en finit pas sur le toit d’un building, où le banquier pense au suicide. De même, ce fantôme du trader, interprété par Lorànt Deutsch en costume blanc, pèche un peu par son absence de logique. Le fantôme du trader revient pour aider ce même trader à ne pas mourir, mais précipite sa perte. Bon, pourquoi pas ? Mais un peu tiré par les cheveux tout de même. Certes, on tombe dans un théâtre de l’absurde, et cette pirouette permet d’introduire la dérision dans le jeu. Par ailleurs, les effets cinématographiques sont efficaces. Les effets sonores amusent le public. Mais ce sont quand même les comédiens qui donnent du relief à la pièce. Une bonne entente est visible entre ces acteurs de générations différentes, qui parviennent à nous faire entrer dans leurs univers. Plus c’est fou et plus on y croit. Et on se dit aussi que, certainement, ce n’est pas aussi fou que la réalité. On a sans doute oublié la drogue, les soirées folles arrosées d’alcool, de Redbull vodka, et le coma éthylique.

 

Pour les amateurs, le Roman d’un trader n’est qu’une partie du diptyque consacré à la crise économique. On parlait d’un théâtre en crise : il faut maintenant évoquer le théâtre de la crise. L’Argent des autres joué au T.N.N. sera aussi diffusé en direct sur France 2 le samedi 31 octobre 2009 à 20 h 30. La mise en scène est encore une fois signée par Daniel Benoin et réunira Michel Boujenah, Marie-France Pisier, Pierre Vaneck, Daniel Benoin et Alexandra Lamy. Cette pièce de Jerry Sterner avait été créée en 2004 à Nice. Face à l’actualité, Daniel Benoin a décidé de la reprendre du 27 au 31 octobre 2009. Le spectacle décrit la rencontre entre un entrepreneur « maison » et un loup financier. L’horreur économique commence ainsi à trouver ses dramaturges ! Et son public ! Nous reviendrons sur cette pièce bientôt avec une nouvelle critique. En attendant, n’oubliez pas la diffusion en direct sur France 2. Ce sera le premier direct d’une pièce de théâtre depuis la province ! Un peu comme si le théâtre marchait sur la Lune… ¶

 

Thierry Azzopardi

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Roman d’un trader, de Jean-Louis Bauer

Théâtre national de Nice • promenade des Arts • 06000 Nice

04 93 13 90 90

www.tnn.fr

Mise en scène : Daniel Benoin

Avec : Paul Chariéras, Christiane Cohendy, Paulo Correia, Lorànt Deutsch, Bernard-Pierre Donnadieu, Helena Noguerra

Décors : Jean-Pierre Laporte

Costumes : Nathalie Bérard-Benoin

Assistante à la mise en scène : Emmanuelle Duverger

Production : Théâtre national de Nice

Théâtre national de Nice • promenade des Arts • 06000 Nice

04 93 13 90 90

• Du 20 au 24 octobre 2009 à Lyon, Théâtre de la Croix-Rousse, scène nationale de Lyon

• Et du 8 au 9 novembre 2009 au Théâtre des Capucins, Luxembourg

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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