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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 20:20

Tragédie dérisoire


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Créée en 1962, la pièce d’Eugène Ionesco est toujours aussi déconcertante. En roi agonisant, Michel Bouquet donne le frisson.

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« Le roi se meurt » | © Bernard Richebé

C’est une pièce comme en équilibre instable, un numéro de funambulisme lunaire. Le tragique et le dérisoire (la servante appelle la salle du trône le living-room !), la jeunesse et la vieillesse qui se télescopent, la résignation face à l’espoir au-delà de la raison… Le texte d’Ionesco est une force à lui seul. Pas besoin de l’encombrer d’artifices de mise en scène. C’est le choix, judicieux, de Georges Werler, qui avait créé ce spectacle en 2005 avec, déjà, Michel Bouquet.

L’argument est on ne peut plus simple : le spectateur assiste en temps réel à l’agonie d’un roi. Mais ce n’est pas seulement le roi qui se meurt : tout l’univers rend l’âme, les arbres ne poussent plus, le soleil cesse de briller… À chaque cran de cette descente aux abîmes, tout se fissure et dépérit inexorablement.

Les comédiens sont donc ces funambules, dansant pendant une heure trente sur la corde raide. Le monument de théâtre qu’est Michel Bouquet occupe souvent la vedette quand on évoque cette mise en scène, mais signalons tout de suite que ce dernier trouve des partenaires de taille. Pierre Forest et Sébastien Rognoni sont solides, respectivement en médecin et en garde. Quant à Juliette Carré (Mme Bouquet à la ville), elle campe une reine Marguerite formidable, dans tous les sens du terme. Avec elle, la première épouse du roi n’est pas du genre commode. D’un ton implacable, elle n’a de cesse de rappeler sans ménagement sa destinée au pauvre Bérenger : « Tu vas mourir à la fin du spectacle ». La comédienne excelle à user de ce ton de femme qui en a vu d’autres et n’hésite pas à trancher dans le lard. Un bémol cependant : on aurait préféré l’entendre mieux, d’autant plus que son ton était parfois volontairement monocorde, les sentences étant énoncées avec le caractère impitoyable, inexorable d’une pythie.

Tout coule de source

Ce jeu comme hyperthéâtralisé trouve un écho détonnant dans le style de jeu de Michel Bouquet. C’est un régal d’écouter simplement le comédien dire son texte, comme s’il ne le jouait pas. Il n’y a pas d’emphase, d’effet particulier : tout coule de source. Et encore :
Michel Bouquet parle d’une voix très rauque, déconcertante au début. Au milieu de ce théâtre grotesque et pathétique, il campe une présence tout en fragilité : celle d’un vieillard qui, au seuil de la mort, se sent redevenir enfant, et s’émerveille de toute chose, y compris des tâches les plus ingrates que lui énumère la femme de chambre
(Nathalie Bigorre, parfaite). Nul besoin d’être un vieillard agonisant pour éprouver toute la valeur des constatations du roi : le bonheur suprême que représente la dégustation d’un pot-au-feu, la beauté même d’une « robe moche ». Ce passage est particulièrement réussi. Par contre, des coupes ont été opérées dans le texte d’Ionesco : pourquoi ? On pense notamment à une tirade de Bérenger au sujet de son chat, « qui l’aimait ». Dommage, on se demande comment Michel Bouquet aurait dit cette tirade dans son entier.

De même, la fin manque peut-être un peu de spiritualité. En raison des choix de mise en scène ? Celle-ci ne respecte pas les didascalies d’Ionesco, qui font état de brumes qui accompagnent le roi vers la mort, ou encore de la disparition progressive des décors, « jeu de décor » pourtant « très important » *. La reine Marguerite, plus inébranlable que jamais, assène au roi une terrible logorrhée finale, comme s’il s’agissait d’une séance d’hypnose. L’image ultime est celle du roi, seul sur son trône, la lumière se concentrant peu à peu sur son seul visage. La brume a été remplacée par le trou noir.

Il n’empêche, tout cela résonne avec une modernité troublante, le propos et la mise en scène atteignant à une universalité poignante. 

Céline Doukhan


Le roi se meurt, éd. Gallimard, coll. « Le Manteau d’Arlequin »,
Paris, 1968, p. 157.


Le roi se meurt, d’Eugène Ionesco

Mise en scène : Georges Werler

Assistant à la mise en scène : Jean Turpin

Avec : Michel Bouquet, Juliette Carré, Nathalie Bigorre, Pierre Forest, Lisa Martino, Sébastien Rognoni

Palais des congrès et de la culture • cité Cénomane • rue d’Arcole • 72000 Le Mans

www.jesorsaumans.com

Réservations : 02 43 43 59 59

Le 10 janvier 2014 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

40 € | 36 € | 25 € | 21 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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