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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Le Roi aux nues ?
À la Cartoucherie, le Théâtre de la Tempête accueille en ce moment « le Roi nu » d’Evguéni Schwartz. Son metteur en scène, Philippe Awat, dynamite ce brûlot politisé pour en faire un spectacle délirant tout public. Après tout, pourquoi pas…
Lorsqu’il écrit cette pièce en 1934, le russe Evguéni Schwartz tisse en une même histoire trois célèbres contes d’Andersen : le Porcher amoureux, la Princesse au petit pois, et les Habits neufs de l’empereur. Un jeune porcher tombe amoureux d’une princesse, mais le royal père de la jeune fille veut la marier au roi voisin, hurluberlu fanatique. Le jeune amoureux et son meilleur ami vont alors rivaliser de stratagèmes et de ruses pour déjouer ce terrible dessein. Sous ces dehors très enfantins, l’auteur détourne ces clichés pour dénoncer habilement le conformisme insupportable imposé par un pouvoir tyrannique. Dans un joyeux happy end, il fait également l’apologie de la résistance intelligente, qui privilégie l’amour à la vengeance et la ruse à la violence. Ce texte est donc profondément subversif, et il a été interdit à l’époque par les autorités soviétiques avant même sa création. « Je n’écris pas un conte pour dissimuler une signification, mais pour dévoiler, pour dire à pleine voix, de toutes mes forces, ce que je pense. » nous dit l’auteur. Philippe Awat semble avoir fait absolument l’inverse dans sa mise en scène.
Scénographie sobre et belle
La lumière se fait sur une scénographie sobre et belle, plutôt bien pensée : un grand escalier en fond de scène, et un autre, comme tombé sur le côté, qui permettra de symboliser intelligemment la porcherie, la garde-robe royale, les grilles du palais… Leur blancheur est éclairée par des lumières éclatantes, très colorées. Les différents lieux de l’action sont symbolisés tour à tour par des projections de motifs ou de dessins. L’utilisation des vidéoprojecteurs n’a plus besoin de prouver son efficacité. Cependant, on regrette beaucoup son mauvais emplacement, qui provoque des ombres disgracieuses sur les visages des comédiens, dont l’ombre portée se retrouve sur le décor. Les costumes, superbes, sont d’une atemporalité parfaite. L’ensemble est joué avec énergie dans un mode commedia dell’arte, avec personnages caricaturaux fortement grimés, immense travail corporel, sens du gag et de l’exagération comique. Le tout est porté par une bande-son galvanisante, tapageuse et réjouissante.
« le Roi nu » | © Bellamy
La réussite de ce genre de spectacle très enlevé repose essentiellement sur la performance physique des comédiens. Cela rend la représentation particulièrement fragile d’une fois sur l’autre, car il suffit d’une légère baisse de rythme pour que le château de cartes s’effondre comme un soufflé raté. Et il y a en effet un réel problème de rythme dans toute la première moitié du spectacle. Le public est immergé dans ce royaume délirant, et il faut un certain moment avant de se laisser prendre par cette folie. Alors que la pièce a un peu de mal à démarrer, elle est complètement plombée par un trio dont la lourdeur fait plus souffrir que rire : Anne Buffet, en ministre des Tendres Sentiments, Bruno Paviot, le Chambellan, et Magali Pouget, la Gouvernante. Heureusement, le spectacle prend tout à coup son envol avec l’entrée du Roi, génial Eddie Chignara : il est extraordinaire, truculent et drolissime. Même les autres comédiens semblent être meilleurs quand ils jouent avec lui. On ne se lasse pas de son jeu de jambes et de ses froncements de sourcils: il réussit une véritable performance physique et comique. Il maîtrise le burlesque et le gag, et l’on se délecte de chacune de ses apparitions. À ses côtés, il convient de nommer Mikaël Chirinian et François Frapier, qui sont parfaits dans leurs rôles.
On rit beaucoup devant ces bouffonneries délirantes, même si tous les gags ne sont pas efficaces et que le comique de répétition devrait être utilisé avec plus de parcimonie. On admire également la prestation globale des comédiens, qui réussissent brillamment la composition de nombreux personnages différents, en étant souvent complètement méconnaissables d’une fois sur l’autre. Mais sous tous ces rires et cette exubérance, où est passé le message politique du texte ? À la trappe… On ne l’entend plus. Les jeunes adorent, le Roi est aux nues et le public est aux anges. Même si l’on aurait aimé que la réflexion aille un peu plus loin, on passe néanmoins un bon moment. ¶
Emmanuel Arnault
Les Trois Coups
Le Roi nu, d’Evguéni Schwartz
Traduction : André Markowicz
Éditions Les Solitaires intempestifs
Mise en scène : Philippe Awat
Avec : Anne Buffet, Eddie Chignara, Mikaël Chirinian, François Frapier, Dominique Langlais, Pascale Oudot, Bruno Paviot, Magali Pouget, Francis Ressort
Collaboration artistique : Jean-Charles Maricot
Scénographie : Valérie Yung, Frédérique Pierre, Nicolas Faucheux, Philippe Awat
Lumières : Nicolas Faucheux
Musique : Victor Belin, Antoine Éole
Son : Emmanuel Sauldubois
Costumes : Dominique Rocher
Assistée de Marine Bragard et Élisabeth Cerquiera
Maquillages et perruques : Nathy Polak
Animation graphique : Fanny Paliard
Assistée de Frédéric Pierre
Chorégraphie : Véronique Ros de la Grange
Régie : Cécile Allegoedt, Michaël Bennoun
Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris
Réservations : 01 43 28 36 36
Du 20 janvier au 14 février 2010, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30, jeudi à 19 h 30, dimanche à 16 heures
Durée : 2 h 15
18 € | 14 € | 10 €
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