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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 13:44

L’art de l’ambiguïté


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Avec le secours de Philippe Djian pour la traduction, Luc Bondy a fait son retour à Paris avec Pinter et une pléiade d’interprètes célèbres. Que peut nous dire le grand dramaturge anglais après un demi-siècle ou presque ?

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« le Retour » | © Ruth Walz

Le plateau est éclairé quand les spectateurs entrent dans la salle. On découvre que la scène est prolongée par un praticable qui s’avance, tel un coin, au-dessus de quelques rangées de fauteuils. Le décor représente une maison ouverte. Au premier plan s’étend un vaste salon au sol d’un jaune criard, un linoléum usé par endroits. On y trouve quelques méchants meubles : un canapé rouge, un petit fauteuil, une chaise en Formica… Tout cela sent le peu d’aisance, sinon la misère. Au fond, côté jardin, on aperçoit la cuisine avec son frigo, élément essentiel. Un trou grossier a été pratiqué dans un mur pour servir de passe-plats, avec un coin repas. Cette pièce jouxte la porte d’entrée. Côté cour, on devine d’abord un cagibi, cabinet de toilette dont on apprendra qu’il abrite aussi une minuscule chambre ou un coin pour dormir. Vient ensuite l’escalier menant aux chambres. Enfin, au fond, on aperçoit une partie du garage qui abrite une caravane. Tous les murs sont d’un gris sale. Des reliefs de repas traînent çà et là. Le retour, c’est celui de Teddy (Jérôme Kircher), le fils aîné. Il revient au bercail, c’est la traduction littérale de The Homecoming, le titre original de la pièce. Il débarque avec son épouse, la belle Ruth (Emmanuelle Seigner), des États-Unis, où il enseigne la philosophie.

Avant qu’ils n’arrivent, nous avons déjà fait connaissance avec les autres occupants de la maison. Il y a Max (Bruno Ganz), soixante-dix ans, ancien boucher, mauvais garçon et sans doute un peu voyou dans sa jeunesse. Son frère Sam, un peu plus jeune, l’homme placide de la famille, est chauffeur de taxi. Lenny, le plus jeune des enfants de Max (Micha Lescot), paraît tantôt pitoyable tantôt redoutable. Il trafique dans des affaires qui semblent toucher au proxénétisme. Quant à Joey (Louis Garrel), son frère, c’est un esprit simple, pour ne pas dire obtus, dont le rêve est d’être champion de boxe. Et puis, sur ce monde d’hommes, plane l’ombre omniprésente de Jessie, l’épouse décédée de Max et la mère des garçons.

« Familles, je vous hais »

L’atmosphère est pesante et le conflit toujours menaçant. Max et Sam, volontiers nostalgiques, essaient de présenter une version du passé qui les montre sous un jour favorable. L’image et le souvenir de Jessie semblent l’enjeu entre eux : sainte ou putain ? Lenny est tour à tour un pauvre orphelin sur lequel on aurait envie de s’attendrir et un être un peu veule mais peu fréquentable. Joey semble avoir des rapports compliqués avec son frère. Bref, on pourrait mettre en exergue de ce texte la fameuse formule de Gide : « Familles, je vous hais ».

Mais ce n’est qu’un début. Il manque, en effet, les deux pièces essentielles à ce jeu qu’on pressent terrible. Teddy, le fils prodige, le seul censé avoir réussi dans cette famille, qui débarque en pleine nuit dans la maison familiale, et Ruth, la mère de ses trois enfants. Ils forment un couple étrange : le tourmenté et l’image sur papier glacé. Leurs rapports semblent encore plus ambigus que ceux qu’entretiennent les autres personnages.

Une catin ou une rouée ?

Dès que Lenny rencontre Ruth, on devine que la place de cette femme au milieu de cette tribu d’hommes pourrait bien devenir l’enjeu réel de la pièce. Sa présence va faire basculer la pièce dans une forme d’absurde à la Beckett ou à la Ionesco. Ça commence comme un jeu d’enfant : « On dirait qu’on garde Ruth et qu’elle deviendrait la femme de tous… ». Sauf que ce n’est pas un jeu. Il s’agit d’un contrat en bonne et due forme dont les termes sont décidés avec précision : Ruth sera la domestique de la maison, la chose sexuelle des hommes et on la fera « travailler » à l’extérieur pour compenser les dépenses que sa présence imposera. Ruth va-t-elle accepter ?

Cette pièce, sans doute la plus célèbre du Prix Nobel de littérature 2005, n’est pas la plus facile à interpréter. La nouvelle traduction de Djian, qu’on dirait sortie d’un de ses romans ou d’un de ces textes américains dont il raffole, actualise le texte. Peut-elle en réduit-elle aussi la complexité, l’étrangeté ? La mise en scène de Luc Bondy plutôt réaliste, empruntant à la psychologie et à la sociologie, va dans le même sens : une comédie dramatique sordide. L’art de l’ambiguïté qui caractérise Pinter y perd beaucoup même si la fin n’est pas fermée : qui sera la vraie dupe, le groupe d’hommes ou Ruth ? N’est-elle qu’une catin qui retombe au ruisseau, ce que suggère plutôt la mise en scène ? Ou avons-nous affaire à une rouée qui va flouer tous ces mâles ? Bondy finalement n’a pas tranché.

Reste le jeu des acteurs, si l’on excepte quelques répliques peu audibles, sans doute par souci regrettable de vérisme. Trois comédiens dominent la distribution. Bruno Ganz, dont c’est le premier rôle en français au théâtre, incarne bien le perpétuel va-et-vient entre douceur et violence qui parcourt toute la pièce. Pascal Greggory, méconnaissable, campe un Sam pathétique, mais qui sait porter l’estocade quand il le faut. Micha Lescot, lui aussi complètement transformé, est un Lenny particulièrement inquiétant. Il fait souvent rire, mais il suscite aussi un malaise profond. C’est donc l’interprétation qui fait le charme de cette nouvelle mise en scène. 

Jean-François Picaut


Le Retour, de Harold Pinter

Traduction : Philippe Djian (éditions Gallimard)

Mise en scène : Luc Bondy

Avec : Bruno Ganz (Max), Louis Garrel (Joey), Pascal Greggory (Sam), Jérôme Kircher (Teddy), Micha Lescot (Lenny), Emmanuelle Seigner (Ruth)

Décor : Johannes Schütz

Costumes : Eva Dessecker

Lumières : Dominique Bruguière

Son : Jean-Louis Imbert, Peter Cant

Production : Odéon-Théâtre de l’Europe ; Wiener Festwochen ; Grand Théâtre de Luxembourg ; Schauspielhaus à Zürich ; M.C.2 Grenoble ; Théâtre national de Bretagne à Rennes

Théâtre national de Bretagne, Centre européen théâtral et chorégraphique • salle Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Site : www.t-n-b.fr

Réservations : 02 99 31 12 31

Du lundi 18 mars au mercredi 27 mars 2013 (relâche le 24 mars) à 20 heures

Durée : 2 h 20 (avec entracte)

25 € | 21 € | 10 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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