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30 septembre 2010 4 30 /09 /septembre /2010 15:20

Quand le barbare s’invite à votre table…

 

Créé voici plus d’un an, en tournée depuis en banlieue parisienne, « le Repas des fauves » revient au Théâtre Michel, où il reçoit un accueil enthousiaste et mérité. Une histoire tragique, inconfortable pour le spectateur, qui parvient pourtant à nous faire rire, grâce au talent de son metteur en scène, Julien Sibre, et d’une équipe de comédiens passionnés.

 

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Les sept amis régressent vers une animalité qui ne se soucie plus que de survivre.

« le Repas des fauves » | © D.R.

 

Ce soir, M. et Mme Pélissier reçoivent leurs amis. Durant cette période trouble de la Seconde Guerre mondiale, dans une ville occupée en proie aux humiliations et aux privations, la soirée s’annonce chaleureuse, protégée par de dérisoires journaux collés aux fenêtres. Comme une parenthèse de vie bourgeoise ordinaire.

 

Dans un appartement cossu, aux teintes et sonorités chaudes, le couple (Caroline Victoria et Olivier Bouana) a convié son cercle d’amis le plus proche pour l’anniversaire de madame : un médecin (Cyril Aubin), qui ne cache pas son intérêt pour l’occupant ; un soldat réformé (Jérémy Prévost), qui promène sur la vie un regard de jouisseur ; une jeune veuve (Stéphanie Hédin), tentée par la Résistance ; un inverti cynique (Julien Sibre) et un affairiste (Pascal Casanova) prêt à toutes les collaborations.

 

Tout semblerait bien banal. Pourtant tout bascule

Si ce n’était l’évocation du rationnement, qui rend somptueux le cadeau le plus usuel, ou de la situation nationale, à mots couverts, tout semblerait bien banal. Pourtant tout bascule quand, à la suite d’un attentat contre des officiers allemands au pied de l’immeuble, un commandant S.S. (Pierrejean Pagès) déboule dans l’appartement pour réclamer deux otages en représailles. Las, par « sympathie » pour le maître de maison qui se trouve être son libraire, ledit commandant accorde aux convives de finir leur dîner et de choisir eux-mêmes, parmi eux, ceux qui seront emmenés !

 

Quand bien même il y aurait parmi les sept convives l’un ou l’une qui fût vraiment intègre, sans compromission aucune, le simple acquiescement à un tel marché les rend complices de sa logique barbare. Il est fort probable qu’aucun(e) ne pourra subvertir cette proposition. Ne faudrait-il pas qu’intervienne un élément extérieur, qui pousserait la droiture jusqu’au refus d’entrer dans la logique du commandant S.S. ? Face à la barbarie et à la lâcheté se confrontent au final deux formes d’innocence : celle – illusoire – de n’avoir commis aucun mal et celle – coûteuse – de faire le bien au nom d’un intérêt supérieur au sien.

 

Julien Sibre travaille depuis cinq ans sur la reprise au théâtre du film de Christian-Jaque (1964), lui-même inspiré d’une nouvelle de Vahé Katcha, prolixe auteur français d’origine arménienne. Il élargit ce huis clos par des films d’archives et des animations originales de Cyril Drouin, qui donnent à voir sous un mode épuré ce qui se passe hors champ : l’agression dans la rue, le commandant patientant dans une pièce voisine, un bombardement, une tentative de fuite… Le travail de Cyril Drouin, qui n’est pas sans évoquer le trait de Marjane Satrapi dans Persépolis, contribue à durcir la tension qui va s’amplifiant au fil de la pièce.

 

Qu’est-ce qui peut faire barrage à la mort ?

Julien Sibre s’entoure d’une équipe à la complicité et à la passion évidentes, à l’image d’Olivier Bouana (Victor Pélissier) qui, bien que récemment accidenté, tient son rôle vaille que vaille. Les protagonistes déroulent un long réquisitoire, une lente entreprise d’autojustification, où chacun va déployer toutes les ressources à sa disposition pour ne pas se porter volontaire. Qu’est-ce qui peut faire barrage à la mort ? L’argent ? l’honneur ? le mérite ? l’enfant à venir ? Entre peur au ventre et rage de vivre, les sept amis régressent vers une animalité qui ne se soucie plus que de survivre. Au point de consentir aux lâchetés, à la manipulation de ses propres « amis », de la dénonciation d’un bouc-émissaire.

 

Le génie de Katcha, admirablement mis en scène dans la présente interprétation, est de nous dépeindre sans complaisance la nature humaine, avec un réalisme cru d’où l’humour n’est jamais absent. Face à l’horreur abordée avec dérision, le spectateur rit beaucoup. De lui-même, d’abord, à travers ces acteurs d’un passé aux accents bien actuels. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Repas des fauves, d’après Vahé Katcha

Mise en scène : Julien Sibre

Assistante à la mise en scène : Isabelle Brannens

Avec : Cyril Aubin (Dr Jean-Paul Pagnon), Olivier Bouana (Victor Pélissier), Pascal Casanova (André Lequebec), Stéphanie Hédin (Françoise), Pierrejean Pagès (commandant Kaubach), Jérémy Prévost (Pierre), Julien Sibre (Vincent), Caroline Victoria (Sophie Pélissier)

Lumières : Stéphane Loirat

Décor : Camille Duchemin

Costumes : Louise Rapp, Mélisande de Serres

Musique originale : Hedinski

Réalisation graphique : Cyril Drouin

Théâtre Michel • 38, rue des Mathurins • 75008 Paris

Réservations : 01 42 65 35 02 ou www.theatre-michel.com

Du mardi au samedi à 21 heures, matinées le samedi à 16 h 30 et le dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 50

32 € | 24 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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