Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 15:52

Pygmalion à Chaillot

 

Après le sublime « Afterlight » inspiré de Nijinski, le chorégraphe Russel Maliphant, l’un des phares de la scène contemporaine anglo-saxonne, revient au palais de Chaillot explorer l’univers de Rodin pour six interprètes venus de différentes pratiques dont le hip-hop. Projet audacieux que celui d’incarner en mouvement un génie de la sculpture fasciné par la danse… où l’on ne retrouve cependant pas la grâce qui touchait ses précédentes compositions.

 

projet-rodin-615 charlotte-mac-millan

« le Projet Rodin » | © Charlotte MacMillan

 

C’est la première fois que Russel Maliphant mêle danseurs contemporains et hip-hop, dont la gestuelle à 360° est ici au service de la statuaire. On retrouve aussi la fluidité des formes propre au chorégraphe ainsi que son approche où se mêlent capoeira, technique académique occidentale et disciplines asiatiques. Belle intention que ce mélange des styles pour évoquer la puissance vitale des œuvres de Rodin, en un diptyque, dessins et sculptures, nous annonce le programme.

 

La scène s’ouvre sur un décor – exception chez Maliphant, habitué aux plateaux nus – de grands drapés crème tombant des cieux en un amoncellement de tissus au sol. Ces étoffes, dont s’enveloppent les danseurs à la manière de toges antiques, modulent l’espace selon leurs déplacements. Le thème des prétendus dessins semble en fait un prélude, donnant à voir la monumentalité de sculptures pivotant sur elles-mêmes, nimbées d’un bleu orangé, des modèles se dénudant, et des corps, étayés d’armatures métalliques, en lutte. Après l’entracte, changement d’univers… ou presque. Les draperies d’atelier laissent place à un décor plus abstrait, fait de trois structures noires aux inclinaisons diverses. Sur ces socles irréguliers, les danseurs à présent en baskets choient, bondissent, sont modelés sous les impulsions de leurs partenaires. L’on s’efforce tout au long de débusquer, au détour de la courbe d’un torse, au gré des portés, au fil des corps-à-corps un Baiser un Amor fugit, un Penseur… Les nappes musicales composées par le violoncelliste russe Alexander Zekke, aux cordes tour à tour vertigineuses, lancinantes ou stridentes, croissent en intensité. Mais plus que les variations dans la danse d’un chapitre à l’autre, c’est bien le décor d’Es Devlin qui évoque les deux thèmes énoncés.

 

Tout comme celui-ci sculpte l’espace et scande la représentation, la lumière cisèle les ténèbres pour donner vie aux reliefs et aux gestes. Michael Hulls, complice de longue date de Russel Maliphant, a souvent privilégié des conceptions lumière assez sombres, afin « de laisser place à l’imaginaire ». Élément fondamental de la chorégraphie, la lumière est ici active, agissante. Ainsi de ces moments magnifiques où, dans l’obscurité absolue, des rais de lumière rougeoyante, venus des profondeurs du décor, éclairent trois danseuses assises au bord du gouffre. Leurs bras de bronze, seuls, apparaissent par instants, comme éclairés par le feu caressant d’une forge. Les creux de leur cambrure, leurs têtes échevelées jaillissent, incandescents, au gré de mouvements souples et lancinants. C’est elle, la lumière, qui clôt magistralement la pièce. Une ligne de silhouettes s’enfonce au ralenti dans les ténèbres, vers le fond de la scène, tels des corps en marche qui, au lieu de jaillir du marbre brut, retournent finalement à la matière originelle.

 

Dickson Mbi

Si la magie de Michael Hulls opère, à l’exception peut-être de son recours aux stroboscopes, l’on voit néanmoins peu affleurer chez les danseurs l’explosion des tumultes intérieurs si caractéristique des œuvres de Rodin. Il en est bien un qui se distingue des autres : Dickson Mbi, dont le style « popping » (1) affirmé évoque bien le rayonnement d’une énergie souterraine. Les éclats de tension-relâchement de chacun de ses muscles, alternant densité, repli et extension d’un corps qu’il meut puis fige, donnent véritablement à voir ce souffle de vie surhumain qui habite les sculptures du grand artiste. Mais la performance des autres, quoique techniquement et esthétiquement réussie, apparaît en dessous des états d’âme qui parcourent chaque sillon des puissantes sculptures évoquées. Les danseuses, en dehors de la présence d’Ella Mesma, dégagent une énergie, latente. Le moment où l’une d’elles se déploie enfin en un mouvement dynamique rend tout à coup criant le fait que l’on ne les a pas vues danser pleinement.

 

Mais là n’était sans doute pas le propos. Le titre programmatique lie explicitement la pièce à sa source d’inspiration. C’est peut-être là que réside la difficulté. Certes, il est impossible d’incarner en une « architecture animée » (2) toute la richesse de l’œuvre de Rodin. Invoquer son nom n’impose pas de reproduire les élans libres d’une Isadora Duncan qu’il avait su dessiner, ni ces « mouvements dansés », sculptures inachevées qui s’efforçaient précisément de restituer des corps souples dans la magie de leurs transformations. Mais ce Projet reste pour autant prisonnier de sa référence. Sans être allé puiser aux sources de son génie, il n’est cependant pas assez fort pour s’apprécier de manière autonome. Manque sans doute la cohérence entre la forme, la mise en scène, l’intention et l’incarnation qui nous avait tant envoûtés dans les souples spirales sans fin d’Afterlight. Mais oublions la comparaison avec le chef-d’œuvre qui l’a précédé. Ce qui est bien un « projet » reste, malgré l’impression vague que le souffle puissant qu’on nous avait promis nous échappe, une belle invitation à entrer dans l’univers animé d’un grand sculpteur et en contempler les multiples facettes mises en lumière. 

 

Mariy K.

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


(1) « Popping » : danse formée à base de contractions et décontractions des muscles en rythme.

(2) Auguste Rodin cité par Gustave Coquiot, Rodin à l’hôtel Biron et à Meudon, Paris, Olendorff, 1917, p. 58


Le Projet Rodin, de Russel Maliphant

Russel Maliphant Company

info@rmcompany.co.uk

Production Sadler’s Wells – London Dance House

Coproduction Théâtre national de Chaillot

Chorégraphie : Russel Maliphant

Avec : Tommy Franzen, Thomasin Gülgeç, Dickson Mbi, Ella Mesma, Carys Staton, Jenny White

Costumes : Stevie Stewart

Scénographie : Es Devlin et Bronia Housman

Création lumière : Michael Hulls

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Site du théâtre : www.theatre-chaillot.fr

Réservations : 01 53 65 30 00

Du 31 janvier au 10 février 2012 à 20 h 30, relâche les 4, 5 et 6 février 2012

Durée : 1 h 30

32 € | 24 € | 13 € | 11 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher