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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 13:58

« Le Problème » : chaos calme


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Première pièce de François Bégaudeau, l’auteur d’« Entre les murs », « le Problème » est un huis clos dont la légèreté, due essentiellement à l’emploi d’un langage courant de haut vol, n’est qu’apparente. Une femme, Annie (Emmanuelle Devos), épouse d’un écrivain et mère de deux adolescents, leur annonce par lettre qu’elle les quitte, pour un autre homme. Le soir même, supposant son texte « digéré », elle revient, provisoirement, pour parler avec eux, tenter, peut-être, d’atténuer la douleur.

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« Le Problème » | © Frédéric Iovino

Le début du Problème semble être uniquement une histoire de parole presque performative, un débat rhétorique en temps réel. Ce qui aurait pu dériver vers une situation de boulevard ou de mélodrame – la séparation d’un couple sous les yeux de ses enfants – glisse alors de manière insidieuse et décalée vers une sorte de bras de fer mental. Chaque mot lancé est rattrapé au vol, soupesé, trituré, renvoyé avec plus de violence encore. Dans ce combat sans victoire, tout le monde a un avis et/ou un droit, tout le monde a la parole, sauf celle qui est porteuse du bouleversement.

Réunis dans un décor qui tient à la fois de la sitcom branchée et du temple zen, autour d’un canapé beige interminable duquel ne bougera pas Alban, le mari bafoué (Jacques Bonnaffé), le quatuor joue dès l’ouverture une partition grinçante, arythmique et noire. Dans ce tableau familial, le fils se ligue avec son père contre la liberté insolente, interdite, des femmes ; celle de sa mère, sommée de justifier logiquement ses désirs ; celle de sa sœur Julie (étonnante Anaïs Demoustier), l’espiègle, qui joue dans son coin un solo apaisant, faussement léger, une note d’espoir.

On peut se balancer des horreurs

Ici, comme dans la vie, les conversations anodines – le portable de Julie – surplombent le malaise, le silence, évitent de montrer la gêne et le désespoir. Ici, comme dans bien des familles, on peut se balancer des horreurs, mais ô grand jamais mettre ses pieds sur la table basse… La pudeur ne se place plus là où on l’attendait, remarque Bégaudeau, qui s’en amuse ironiquement. La rupture entre Annie et Alban organise, devant leurs enfants, un grand déballage des parties les plus privées de leurs existences, une sorte d’inceste verbal parfois presque insupportable, au nom de la « démocratie familiale », d’une fausse volonté de transparence.

Dans la manière peu amène dont sont traités les personnages se détache la figure inhabituelle des deux adolescents. Une grande partie du travail de Bégaudeau, qui va clairement à contre-courant de la norme et des clichés, consiste en effet à revaloriser la parole de la jeunesse. Ici, même Adam, le garçon pourtant légèrement « rétrograde », cite Nietzsche dans le texte et se montre plus combatif, plus enflammé que son père qui a déjà déposé les armes. Quant à Julie, les interventions de son personnage, souvent empreintes de bon sens autant que de sensibilité, sont une respiration dans un spectacle sous tension. Dans le Problème, ce sont surtout les adultes qui trichent et mènent un dialogue de sourds.

Étrange final que celui que vit, après une heure de spectacle âpre et intense, cette famille « moderne », amputée d’une membre mais apparemment remise des déchirures qui viennent de la traverser, qui partage, dos au public, une salade composée. Le cocon familial faussement rassurant semble se reformer, mais l’ailleurs, l’au-delà où le personnage d’Annie choisit de vivre sa vérité, nous sera à jamais inconnu. La blessure se refermera-t-elle ? Bien plus complexe que ce qu’il semble livrer, drôle, cru et cruel, le Problème remue profondément. 

Sarah Elghazi


Le Problème, de François Bégaudeau

Mise en scène : Arnaud Menier

Dramaturgie : Julien Fisera

Avec : Jacques Bonnaffé, Anaïs Demoustier, Emmanuelle Devos, Alexandre Lecroc

Scénographie : Damien Caille-Perret

Son : Benjamin Jaussaud

Création lumières : Romuald Lesné

Costumes : Jurgen Doering

Assistanat aux costumes : Laure Villemer

Assistanat à la mise en scène : Mélanie Mary

Assistanat à la scénographie : Anne-Caroline Delostal

Régie générale : Frédéric Gourdin

Production et administration : Karine Branchelot, assistée de Sabrina Fuchs, Yvon Parnet et Delphine Prouteau

Production : Compagnie de la Mauvaise-Graine

Coproduction : Théâtre du Rond-Point, Théâtre Marigny, Théâtre du Nord, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, scène nationale et Scènes du Jura, scène conventionnée multisites

Remerciements : Nathalie Matter, Elsa Imbert de L’Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise, et à l’atelier de décors du Théâtre du Rond-Point

Avec la participation de l’équipe technique du Théâtre du Nord

Le décor a été construit dans les ateliers du Théâtre du Nord

Le texte de la pièce le Problème a été publié par Théâtre Ouvert, coll. « Tapuscrit », 2008.

Grande salle du Théâtre du Nord • 4, place du Général-de-Gaulle • 59026 Lille

Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30 et sur www.theatredunord.fr

Création du 6 au 16 janvier 2011 à 20 heures, sauf le jeudi 13 à 19 heures et les dimanches à 16 heures

Durée : 1 heure

23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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