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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 21:42

Mise en boîte


Par Juliette Rabat

Les Trois Coups.com


Jorge Lavelli adapte à l’Athénée-Théâtre Louis-Jouvet « le Prix des boîtes », première pièce du journaliste Frédéric Pommier. Un texte à la fois émouvant et grinçant sur la solitude, la vieillesse et leur lot de sordide.

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Francine Bergé | © Éric Fougère

N’est pas dramaturge qui veut. Encore moins lorsqu’il s’agit d’évoquer un thème aussi délicat que celui de la décrépitude qui semble devoir accompagner toute fin de vie. Le texte de Frédéric Pommier résonne pourtant, dès les premières minutes, comme un authentique dialogue théâtral. Les répliques fusent, s’enchaînent à point nommé, se répondent : le rythme est là. Peut-être parce que l’on n’écrit bien que sur ce qui nous touche. D’autant plus lorsque la matière première est elle-même théâtrale. Car à en croire l’auteur, interviewé récemment sur France Inter, la pièce s’est écrite sous ses yeux. À force de fréquenter deux sœurs entourées de chats, recluses dans leur solitude de vieilles filles, en conflit permanent, mais inséparables comme un vieux couple. Il suffisait d’écouter.

Le Prix des boîtes saisit cette relation fraternelle entre « la Grande » et « la Petite » au moment où guette la séparation. Irrémédiable comme peuvent l’être la maladie, la folie, la mort enfin. Sordide et tragique moment transitoire que le rire permet de désamorcer et de soulager. Il aura suffi du simple mensonge d’un enfant pour que l’univers de la Grande se craquelle, vacille et finisse par s’effondrer. L’enfermement des deux sœurs dans une routine scandée par les chats, les rares visites des voisins, les bondieuseries, est fidèlement transcrit par un décor de murs satinés et capitonnés, prélude à d’autres murs à venir. Les fenêtres, rares ouvertures sur l’extérieur, ne s’ouvrent qu’à grand renfort de tours de manivelle. Les portes sont légion, mais ne s’ouvrent quant à elles que sur la foule de vautours qui envahissent peu à peu le quotidien des deux sœurs.

Même s’il n’était sans doute pas nécessaire de souligner aussi explicitement un huis clos déjà suffisamment présent dans les dialogues et le jeu des comédiennes, qui forment un duo formidable. Catherine Hiegel campe une Petite hilarante, débordante d’énergie, ironique et exécrable à souhait. Quant à Francine Bergé, son interprétation est également d’une justesse saisissante, surtout quand on sait la difficulté du rôle puisque le personnage, frappé d’Alzheimer, perd progressivement la raison jusqu’à ne plus s’exprimer qu’en criant.

Valse frénétique

La mise en scène de Jorge Lavelli, enlevée et très rythmée, contribue, avec l’humour cinglant et souvent noir des dialogues, à dédramatiser la situation. Elle accentue la mécanique infernale qui s’empare de l’existence des deux sœurs dès lors que l’aînée, pilier du couple, tombe malade. Médecin, tutrice, auxiliaire de vie, voisins empressés : les vautours se succèdent en une valse frénétique et cannibale. Les portes claquent en un va-et-vient permanent qui tranche avec le calme des premières scènes. Tout s’emballe, comme si la folie devenait ambiante. Cette confusion est habilement rendue par la succession rapide des scènes, le débit de plus en plus saccadé de la tutrice, les meubles qui roulent, le fauteuil qui a son tour devient roulant, l’éclairage sporadique. À tel point qu’on ne sait plus très bien qui est fou et qui ne l’est pas.

Seules les entrevues entre les deux sœurs ménagent de rares moments d’apaisement. Car l’équilibre et la réussite de la pièce reposent en grande partie sur le duo de comédiennes, qui servent avec brio le texte de Frédéric Pommier. Si l’on peut regretter quelques longueurs, notamment à partir du moment où la Grande atterrit dans une institution psychiatrique, la mise en scène réussit à faire écho au cynisme de la situation tout en ménageant au spectateur une distance salvatrice. Celle du rire, et de la vie, qui ne se laisse pas bâillonner si facilement. 

Juliette Rabat


Le Prix des boîtes, de Frédéric Pommier

Actes Sud-Papiers (Hors collection), 2013

Une coproduction Robin production, le Méchant Théâtre et Athénée -Théâtre Louis-Jouvet

Le Méchant Théâtre • 30, rue Chapon • 75003 Paris

Conception, mise en scène et lumières : Jorge Lavelli

Avec : Francine Bergé, Catherine Hiegel, Francis Leplay, Raoul Fernandez, Sophie Neveu, Liliane Rovère

Collaboration artistique : Dominique Poulange

Scénographie : Rodolfo Natale

Costumes : Fabienne Varoutsikos

Lumières : Gérard Monin

Athénée - Théâtre Louis-Jouvet • square de l’Opéra - Louis-Jouvet 7, rue Boudreau • 75009 Paris

– Métro : Opéra, Havre-Caumartin

– R.E.R. A : Auber

Réservations : 01 53 05 19 19

Site du théâtre : www.athenee-theatre.com

Du 21 mars au 13 avril 2013, du mercredi au samedi à 20 heures, mardi à 19 heures

Matinées exceptionnelles le 7 avril à 16 heures et le 13 avril à 15 heures

Durée : 1 h 30

De 7 € à 32 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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