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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Une présidente grandiose !
Cette semaine, Le Granit de Belfort présentait la dernière création du metteur en scène lyonnais Michel Raskine : la pièce « le Président » de Thomas Bernhard. Un travail drôle et subtil, une comédienne extraordinaire, du grand art, comme toujours.
« le Président » | © D.R.
Nous sommes accueillis par un grand rideau rouge, couleur qui vient signifier que le pays est à sang. On se révolte chez le Président, c’est l’insurrection. Tant et si bien que plusieurs attentats sont commis chaque semaine à l’encontre du plus grand homme de l’État, lui. Les anarchistes sont déchaînés. On soupçonne même son fils d’être passé de leur côté, influencé par ces maudites universités sans doute. Le dernier attentat fomenté par ces trublions terroristes a bien failli atteindre sa cible. Il a manqué de peu le Président, mais a touché mortellement le Colonel qui le secondait, et provoqué une crise cardiaque fatale au chien du couple présidentiel. Mme la Première Dame, appelée ici « la Présidente », ne s’en remet pas. Elle se lamente et déverse sa rage auprès de sa servante (qui a le mauvais goût en ces temps affreux de se nommer Mme Gai). Tout cela tombe très mal, car Madame doit jouer le premier rôle dans la pièce de théâtre que l’État donne aux enfants. On comprendra qu’elle peine à se concentrer. Confite dans la peur et, qui plus est, persuadée d’avoir mis au monde un terroriste, elle proclame sans arrêt la devise Ambition, haine, rien d’autre, un leitmotiv pour conjurer l’angoisse, et pour se faire croire que le contrôle reste possible. Pendant ce temps, le Président glousse, ricane en coulisses, mais n’apparaît physiquement que dans la seconde moitié de la pièce.
Deux très grands comédiens
Le texte, explosif certes, mais peu théâtral, ressemble donc à deux monologues qui nous présentent les coulisses du pouvoir. Si cela crée un rythme un peu long parfois, les deux comédiens qui sont devant nous sont vraiment exceptionnels. Charlie Nelson interprète un Président grotesque et pathétique avec justesse et drôlerie. S’il est tout à fait à la hauteur, celle qui lui donne la réplique l’est encore plus et gagne ma préférence. Marief Guittier, la Marief Guittier, encore une fois exceptionnelle tant en Présidente qu’en maîtresse (elle interprète les deux rôles). La pièce aurait d’ailleurs mérité de s’appeler la Présidente, comme le souligne Raskine lui‑même. Complice du metteur en scène depuis de nombreuses années, elle est grandiose dans les ruptures de ton, dans l’ironie. Elle parvient à redonner du rythme au texte, et le fait sonner avec brio. Le Président de Raskine, c’est donc un texte fort et politique, servi par deux grands comédiens, car les autres personnages sont des pantins, ce qui n’est pas sans souligner l’ironie et le cynisme grinçant de la mise en scène.
Une mise en scène soignée
Puisque le texte n’invite pas les comédiens à beaucoup de déplacements, et puisque les personnages secondaires sont représentés par des marionnettes (très réussies, d’ailleurs), il fallait proposer une mise en scène et une scénographie intelligentes qui donnent du relief à la pièce et mettent en valeur les comédiens. C’est évidemment tout le travail de Raskine qui s’appuie sur un sens du symbolique aigu. Ainsi, la résidence présidentielle est tapissée de rouge ou de toile zébrée, comme pour représenter la sauvagerie du couple démoniaque au pouvoir (ou la sauvagerie du pouvoir tout court ?) et pour souligner ses fêlures. Quant à la demeure secondaire au Portugal, censée être un petit paradis encore vierge de toute rébellion démocratique, elle se résume à deux draps, l’un bleu comme l’océan, l’autre jaune comme le sable. Ce dernier est recouvert de dizaines de coupes de champagne en plastique qui viennent signer la fin de la fameuse « ambition » présidentielle. De l’ironie, du cynisme, mais aussi beaucoup de force dans ces choix de mise en scène. De là à y voir une résonance dans l’actualité, il n’y a qu’un pas. ¶
Maud Sérusclat-Natale
Les Trois Coups
Le Président, de Thomas Bernhard
Traduction Claude Porcell, L’Arche éditeur
Mise en scène : Michel Raskine
Avec : Marief Guittier et Charlie Nelson
Décor : Stéphane Mathieu
Masques et pantins : Martha Romero
Costumes : Josy Lopez
Lumières et régie générale : Julien Louisgrand
Régie plateau : Alexandre Bazan
Assistanat : Fanny Chiressi
Le Granit, scène nationale de Belfort • 1, Faubourg-de-Montbéliard • 90000 Belfort
Réservations : 03 84 58 67 67
Le 23 octobre à 19 h 30 et le 24 octobre 2012 à 20 h 30
Durée : 1 h 40
24 € | 22 € | 16 € | 10 €
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