Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 14:44

Un disciple inspiré


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Sous les splendides boiseries du Théâtre du Ranelagh, Pascal Amoyel livre un hommage sincère et passionné à son mentor György Cziffra.

pianiste-aux-50-doigtsPascal Amoyel est un musicien accompli, qui a obtenu de nombreuses récompenses, en particulier pour ses enregistrements de Liszt et Chopin. Mais le spectacle qu’il a conçu et qu’il interprète devant un public toujours nombreux depuis la fin novembre est consacré à György Cziffra, illustre pianiste hongrois dont Amoyel devait très tôt croiser la route par un hasard que d’aucuns appelleraient le destin. Jugez plutôt : en 1983, alors qu’Amoyel a douze ans, il emménage avec ses parents dans un appartement dont la concierge lui apprend qu’il a été habité par Cziffra plusieurs années auparavant. Le pianiste en herbe part alors rencontrer le maître à Senlis, où celui-ci a crée une fondation pour les jeunes talents…

Le pari est difficile pour Pascal Amoyel : narrer en parallèle ses propres débuts de musicien et ceux de Cziffra sans avoir l’air de se faire passer pour un nouveau Cziffra… Mais, bien vite, on sent la sincérité de l’hommage de celui qui devait devenir l’un des rares élèves du virtuose hongrois naturalisé français. Il ne s’agit pas d’une biographie exhaustive, mais de l’histoire invraisemblable de ce pianiste surdoué jusqu’à son premier grand concert à… 34 ans, lui qui avait montré des dons exceptionnels depuis sa plus tendre enfance. Trente-quatre ans, c’est-à-dire en 1955, alors que le gouvernement communiste, après avoir emprisonné le musicien qui avait essayé de passer à l’Ouest, s’aperçoit de son erreur et tente de le retenir en lui offrant les moyens de se produire enfin devant le public qu’il mérite. Entre-temps, Pascal Amoyel fait revivre avec beaucoup de tendresse, de l’humour parfois, de la gravité aussi, l’enfance de musicien prodige, puis les tournées avec un cirque, l’acceptation dans la prestigieuse académie Franz-Liszt de Budapest… Jusqu’aux années de guerre.

Un traumatisme indélébile

À cet égard, le destin de Cziffra n’est pas sans rappeler celui de Wladyslaw Szpilman, « le pianiste » du film de Roman Polanski. Fait prisonnier plusieurs fois, évadé (il vole une locomotive à la Wehrmacht !), il traverse des épreuves terribles jusqu’à ce tournant qui est aussi un tournant du spectacle : jouant du piano dans une chapelle-hôpital, il en sort tout juste quand un obus détruit la chapelle quelques pas derrière lui. Pascal Amoyel interprète alors une pièce intitulée le Carillon de Chérence, du compositeur Olivier Greif, et fait sentir l’irruption irrémédiable de la violence, le traumatisme indélébile, dans cette suite d’accords de plus en plus dissonants, tout à fait bouleversante. Amoyel semble lui aussi de plus en plus habité, il est comme agité de soubresauts, laisse entendre des sons presque hargneux, amplifiés par son micro. Cela donne le frisson. Plus tard, à la fin du spectacle, on est véritablement saisi par la Rhapsodie hongroise de Liszt. La musique paraît prendre vie de son propre chef, devenir folle !

Alors, quand Amoyel joue, joue-t-il délibérément à la manière de Cziffra ? Sans doute que non. Il joue à sa façon, cherchant davantage à suggérer comment Cziffra était habité par la musique plutôt qu’à l’imiter. En revanche, sur le jeu même de Cziffra, sa technique pianistique, on ne saura pas grand-chose, si ce n’est que l’homme, grâce à sa virtuosité, hérita de nombreux surnoms comme « le Pianiste aux 50 doigts ». Surnom qui lui fut donné tandis qu’il se produisait dans les bars glauques de Budapest pour gagner sa pitance !

Dans ce beau portrait s’impose alors l’hommage, non seulement au musicien, mais au résistant, à un homme qui resta toujours en lutte contre l’oppression, pour qui la musique était la vie même. C’est une superbe évocation d’une figure d’artiste en lutte pour sa survie, d’homme libre, à la valeur universelle. Et si l’hommage « sonne » aussi juste, c’est également grâce à l’apport discret de la mise en scène de Christian Fromont, élégante mais capable de susciter des moments irréels, comme quand une scie musicale aux sons plaintifs renvoie des reflets dansants sur les ors du plafond peint du théâtre. Une sorte de fantasmagorie impromptue dans la course folle de l’Histoire. 

Céline Doukhan


Le Pianiste aux 50 doigts ou l’Incroyable Destinée de György Cziffra, de Pascal Amoyel

Mise en scène : Christian Fromont

Avec : Pascal Amoyel

Musiques originales de Franz Liszt, Robert Schumann, Frédéric Chopin, Aram Katchatourian, Olivier Greif, George Gershwin, Duke Ellington, Pascal Amoyel

Lumières : Attilio Cossu

Théâtre du Ranelagh • 5, rue des Vignes • 75016 Paris

Réservations : 01 42 88 64 44

www.theatre-ranelagh.com

Du 24 novembre 2011 au 15 janvier 2012, du mercredi au samedi à 20 heures, le dimanche à 17 h 30

Durée : 1 h 30

De 10 € à 35 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher