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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 19:29

Jeu de vilains, jeu à bannir demain !


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Qui ne connaît pas « le Petit Chaperon rouge » ? Quel enfant pourtant le reconnaîtrait encore tant la créature de Perrault a désormais de petites sœurs de papier ? Toujours aussi délurées, certaines sont devenues vertes ou bleues, mais d’autres, comme l’héroïne du conte de Jean-Claude Grumberg présenté par la Cie Etincelles, résistent pour conserver leur rouge flamboyant face à de noirs loups. De fait, le Petit Chaperon « uf », aventuré sur les chemins buissonniers de la réécriture et la parodie, vient murmurer à notre oreille une histoire qui a pris les couleurs de notre Histoire.

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« le Petit Chaperon uf » | © D.R.

L’Odéon, cet hiver, nous avait permis de redécouvrir le beau Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat et son âpre récit de filiation féminine, le Petit Chaperon de ces vacances de février s’est logé, quant à lui, au Lucernaire. Là, privé par un Loup patelin et milicien de son fameux couvre-chef, il est devenu le Petit Chaperon uf. « Uf » ? Qu’est-ce à dire ?

Comme il manque le rouge au chaperon de notre héroïne, il manque deux lettres à uf pour former le mot juif. Il n’en manque surtout qu’une (un pauvre O aux allures de zéro), pour que le Chaperon regagne le clan des « Oufs », c’est-à-dire de ceux qui pourraient laisser échapper cette onomatopée de soulagement face au grand méchant caporal Wolf. De fait, c’est bien la lettre, celle du code, qui tient lieu pour ce cabot/kapo d’esprit. Ingénieusement cousu dans une poche plaquée au niveau du cœur, il se substitue même à cet organe du sentiment. Ainsi, le code règle tout et – quelle surprise ! – toujours en faveur du Loup ! Si le Petit Chaperon uf est sous-titré ironiquement « Une histoire du bon vieux temps », on l’aura compris, Jean-Claude Grumberg en jouant sur la lettre du conte comme les lettres des mots évoque le temps rouge sang de l’occupation nazie.

« Oh, la, la ? On comprend bien qu’il le fasse dans une pièce pour adultes comme l’Atelier (1)… mais dans une pièce pour enfants ? » « Ouille, ouille, ouille ! Il n’y a pas que le génocide juif… à la fin ! » « Et moi, j’ai envie de partager un moment de théâtre avec mes enfants, pas de leur faire écouter un discours édifiant ou traumatisant ! » On entend bien toutes ces inquiétudes, ces objections, mais, qu’on se rassure, le Petit Chaperon uf évite tous les écueils. En enlevant deux lettres au mot juif, Jean-Claude Grumberg passe, en effet, de la pièce historique à la fable. D’ailleurs, en découvrant les Oufs et les Ufs de Grumberg, on pensera peut-être aux Thiches et aux Tchouques de la farce brechtienne (2). Et le conte évoquant « les papiers de séjour, carte d’immatriculation, carte grise, verte, bleue » a des échos tristement contemporains. On irait même jusqu’à penser qu’il pose l’éternelle question du rapport à la Loi abominable. Car, comme nos enfants nous harcèlent de pourquoi ? sur le monde comme il ne va pas, le Chaperon uf se rebiffe contre des règles absurdes pour notre plus grand bien. Deux lettres en moins font donc l’universalité !

Le décor d’un meeting à Nuremberg

Les choix de la Cie Étincelles le soulignent bien. Où est-on ? Difficile de le dire. La scénographie dépouillée présente en fond de scène trois panneaux verticaux qui pourraient évoquer le décor d’un meeting à Nuremberg, mais, déroulés, offrent surtout des images de forêt inquiétante et de passages (porte, route, sente gagnée par les ronces). En avant-scène, une barre aux allures de check point. L’histoire se passe quand ? Impossible à déterminer. Le Chaperon en jupe-culotte est aussi moderne que le vert langage d’une Mère-grand à qui on n’en comptera pas. Quant au Loup, si ses culottes bouffantes et son vêtement noir rappellent les chemises brunes, sa fourrure et son masque en font un bel animal, parfois burlesque et amusant, de fiction.

Mais à quitter la référence évidente à l’Histoire, il y a un autre gain : celui de la fantaisie et du jeu. Chaperon / capuchon, quoi ? / coing, trafic / tralala, tout est jeu sur la langue, et surtout quand le Loup est un grand sophiste mais un piètre orateur. On ne saurait dénombrer toutes les galipettes du langage, mais les enfants s’en réjouissent. C’est à tel point que la langue se met à chantonner sur l’air de J’ai du bon tabac ou d’Une souris verte… quand on la met dans la culotte. Demandez à vos enfants, ils vous expliqueront. Alors, le dernier mot est une dernière note : une note gaie qu’on vous laisse écouter. La dimension ludique s’exprime aussi dans la mise en scène : les comédiens ont des masques, une femme joue le Loup, une désopilante voix d’homme contrefaite donne vie à une super Mère-grand. Surtout, le jeu frontal désigne la convention théâtrale. Cette fois, ce sera aux adultes d’expliquer aux enfants qu’on ne leur parle pas forcément… Chacun son tour !

Et ce jeu théâtral va si loin qu’il s’autorise à s’interrompre quand le Petit Chaperon enlève son masque pour briser cette fois la loi du théâtre, la loi d’un récit aussi qui lui interdit le rouge. Elle raconte alors la « vraie » histoire…. celle de Perrault. Il y a encore à ce moment du jeu, dans le sens où l’alternative est laissée entre la version « vraie », « jolie » défendue par le Chaperon et la version triste évoquée, elle, sous forme de prétérition par le gendarme à la solde de Wolf. Ce qui est évident, c’est que si l’on peut tout arrêter en terre de théâtre, c’est pour pouvoir tout arrêter quand l’Histoire passe aux mains des grands vilains. C’est une belle leçon donnée dans un bel élan. 

Laura Plas


1. L’Atelier est une pièce pour adultes de Jean-Claude Grumberg qui évoque l’attente juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale dans un atelier de confection de ceux qui, déportés, ne reviendront pas. Elle a un matériau autobiographique.

2. Peuples de la farce de Brecht intitulée Têtes rondes et têtes pointues.


Le Petit Chaperon uf, de Jean-Claude Grumberg

Actes Sud Papiers, coll. « Heyoka jeunesse »

Cie Étincelles • 135-153, rue Danielle-Casanova • 93300 Aubervilliers

01 48 11 08 02

Site de la compagnie : www.compagnie-etincelles.fr

Courriel de la compagnie : etincelles93@orange.fr

Mise en scène : Isabelle Charaudeau

Avec : Rafaëlle Arditti, Laurence Despezelle-Perardel, Hervé Sovrano

Scénographie : Céline Diez

Création lumière : Joseph Jaouen

Création costumes : Raphaële Sinaï

Création des masques : Ana-Eva Berge

Le Lucernaire (théâtre Rouge) • 53 , rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 12 janvier au 23 mars 2011 à 15 heures, les mardi et mercredi, et du mardi au samedi pendant les vacances

Durée : 50 minutes

Tarif plein : 15 € (adulte) | 10 € (enfant)

Tarif réduit : 10 € (adulte) | 6 € (enfant)

Scolaires : 6 € (primaire) | 10 € (élèves de collège et lycée) ; une gratuité pour chaque accompagnateur accompagnant douze enfants

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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