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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 14:36

Mémoire infaillible
et virtuosité


Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


Luc Sabot met en scène, avec la compagnie Nocturne, la dernière pièce de Jean-Luc Lagarce : une œuvre longue, dense et poignante. Parcours de vie de Louis, entouré des vivants et des morts. Derniers moments dans le face-à-face avec les autres et avec soi.

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« le Pays lointain » | © Marc Ginot

Le Pays lointain, achevé in extremis avant la mort de l’auteur, raconte le retour de Louis dans sa famille de sang, une famille qu’il avait quittée et qu’il ne souhaitait définitivement plus revoir. L’œuvre est, d’une certaine manière, une réécriture, un développement, une issue trouvée à la pièce précédente de Lagarce. En effet, Juste la fin du monde, conte déjà le retour de l’homme qui revient près des siens pour annoncer sa mort et qui part sans rien avoir pu dire de lui. Les « derniers règlements de comptes », ceux qu’il avait tenté d’éviter par son exil voulu, ont pourtant lieu, et de longs monologues-logorrhées libèrent la parole de chacun, sauf celle de celui venu pour dire. Le Pays lointain propose un retour comme une délivrance. Des personnages – Longue Date, l’ami de toujours ; Hélène, l’abandonnée ; les personnages figurant les amants, etc. –, « la famille choisie », comme l’appelle l’auteur, accompagnent le mourant dans son anamnèse, pour le laisser progressivement entouré des siens. Alors que Juste la fin du monde laissait un fort goût de solitude au héros, ici, malgré les abandons successifs dans sa vie, les apparitions – en particulier l’énumération des amants jouée avec une énergie débordante par Jacques Merle – font surgir sur le plateau tout un monde, que la mémoire du personnage regarde avec un plaisir teinté de nostalgie.

L’espace scénique devient le lieu de représentation de la mémoire et de la vie de Louis. Les personnages, vivants ou morts, viennent se présenter là devant nous et énoncent le jeu qu’ils auront à tenir. Dès le prologue, on comprend que chacun est conscient de venir jouer son rôle sur le plateau, lieu où se raconte une histoire, mais lieu qui reste avant tout celui du théâtre et de la représentation. Luc Sabot, dans sa mise en scène, éclaire cet aspect du théâtre lagarcien qui apparaît au détour des répliques. Un rideau rouge s’ouvre après le long prologue des présentations pour laisser place au lieu de l’histoire. Un parquet de théâtre partage, à l’endroit du rideau, le monde des vivants et des morts. Néanmoins, cette ligne de démarcation indique des espaces franchissables. Il n’y a pas de séparation. Les disparus peuvent passer dans le champ de l’histoire comme les vivants peuvent devenir des observateurs depuis l’espace des morts. L’au-delà est figuré par deux fauteuils de théâtre. C’est, par conséquent, un lieu d’où l’on observe, un lieu d’où l’on commente l’action, un lieu aussi d’où l’on sort pour participer au monde des vivants puisque le souvenir rend présents ceux qui ne sont plus. Le parquet met aussi en évidence le type particulier du personnage lagarcien : à la fois acteur et personnage. Il attend de jouer. Et, pour montrer qu’il s’agit bien de son tour de parole, il vient se planter là, sur le plateau, tel un comédien enfin investi de son rôle.

Dans l’intériorité du personnage

L’éclairage va dans le sens d’une mise en valeur de la théâtralité en séparant les espaces de jeux ou en fixant l’attention sur un des personnages comme sous un coup de projecteur. La temporalité particulière du Pays lointain déjoue la chronologie. À l’instar d’un récit du nouveau roman, elle se construit en ellipses, retours en arrière, anticipations. La conscience du personnage, happée par ses souvenirs, fait passer le spectateur d’un temps à un autre, d’un lieu à un autre. L’utilisation de l’éclairage et de zones scéniques – la cabine-régie, le canapé de la famille, la passerelle… – permet l’entrée du spectateur dans l’intériorité du personnage. L’ensemble a l’aspect de tableaux qui se figent ou s’animent. Les comédiens sont quasiment toujours sur scène, tantôt personnages, tantôt observateurs, tantôt présents mais effacés.

Le Pays lointain est une œuvre complexe et longue. Elle nécessite de la part des comédiens – et c’est une réussite – une mémoire infaillible et une virtuosité, consistant dans une diction parfaite et une vélocité capable de faire sonner, au détour d’un mot, l’infime nuance des sentiments, de l’émotion et de l’ironie. Le spectateur est pris par le débit rapide et la musicalité de la langue lagarcienne. Au-delà d’une couleur générale, chacun des comédiens a su donner aux personnages une belle individualité. Jacques Allaire, dans des postures qui le rendaient parfois comme absent – un je-ne-sais-quoi dans la position des cinq doigts de la main et dans l’appui du bras – jouait un Louis fort délicat. Luc Sabot a sans doute percé à vif le cœur du spectateur en nous livrant la souffrance et la libération d’Antoine. Vanessa Liautey interprétait la belle partition de la jeune sœur de Louis avec beaucoup de sensibilité et de finesse. Stéphanie Marc, dans le rôle de Catherine, était finement drôle, touchante par son air désemparé. On ne peut tous les citer, mais l’ensemble est de belle tenue. Peut-être, la scène de l’énumération des amants paraît-elle un passage un peu long. Le volume sonore est assez difficile à soutenir. Juste cela. Pour le reste, un très beau voyage dans le Pays lointain de Lagarce. 

Fatima Miloudi


Le Pays lointain, de Jean-Luc Lagarce

Éditions Les Solitaires intempestifs

Mise en scène : Luc Sabot

Avec : Jacques Allaire, Mathias Beyler, Charles Joris, Vanessa Liautey, Stéphanie Marc, Jacques Merle, Jean-Michel Portal, Luc Sabot, Alex Selmane, Marie-Paule Trystram, Catherine Vasseur

Collaboration artistique : Catherine Vasseur

Lumières et régie générale : Frédéric Bellet

Scénographie : Gérard Espinosa

Costumes : Valérie Lhôte

Son : Mathias Beyler

Production compagnie Nocturne

Coproduction Théâtre des 13-Vents, Théâtre du Périscope-Nîmes, Théâtre de Clermont-l’Hérault, Théâtre de Bédarieux

Théâtre des 13-Vents • domaine de Grammont • CS 69060 • 34965 Montpellier cedex 2

Réservations : 04 67 99 25 00

http://www.theatre-13vents.com/Accueil/

Mercredi 25 janvier 2012 à 20 heures, jeudi 26 janvier 2012 à 19 heures, vendredi 27 janvier 2012 à 20 heures, samedi 28 janvier 2012 à 19 heures, mardi 31 janvier 2012 à 19 heures, mercredi 1er février 2012 à 20 heures, jeudi 2 février 2012 à 19 heures, vendredi 3 février 2012 à 20 heures

Durée : 3 h 45 + 25 min d’entracte, soit 4 h& 10

24 € | 16 € | 11,50 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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