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20 avril 2012 5 20 /04 /avril /2012 23:23

À la recherche du nez perdu

 

Le Balükraka Théâtre réécrit et adapte « le Nez », une nouvelle de Nicolas Gogol. Absurde et fantastique, la pièce amuse autant qu’elle dérange, en jouant sur le thème de la métamorphose.

 

nez-300Le Nez commence par une mauvaise surprise : dans la miche de pain qu’il s’apprête à avaler, le barbier Ivan Iakovlievitch découvre avec stupeur… un nez. Il s’en débarrasse sur le champ sans savoir que son propriétaire, le major Platon Kovaliov, vient de sauter de son lit en constatant avec effroi que ses narines ont pris la fuite. S’ensuit une course folle dans les rues de Saint‑Pétersbourg. Elle sera marquée par la rencontre entre Kovaliov et son nez, devenu étrangement autonome et se promenant habillé en conseiller d’État. Une histoire ubuesque, qui annonce à bien des égards le Procès ou encore la Métamorphose de Franz Kafka.

 

C’est la première création du Balükraka Théâtre. Alors, bien sûr, on ne sait pas à quoi s’attendre. Et, surtout, on craint le moindre faux pas. Il ne viendra pas. La pièce est enlevée, parce qu’elle dure juste le temps qu’il faut, et parce que le texte d’origine est passé entre les mains de Pierre Robineau, le metteur en scène. Il réécrit l’histoire et la dynamise, en relevant haut la main le principal défi : suggérer la perte d’un nez sans la montrer. Ainsi, Kovaliov n’apparaît presque jamais sans son cache‑nez : les rares fois où il l’enlève, c’est le dos tourné. C’est donc indirectement, en voyant les réactions des autres personnages, que le public appréhende le concept insolite d’un visage sans nez.

 

Le royaume de la métamorphose

De l’humour, la pièce en a à revendre ! Les personnages ont du mordant et participent à l’édification d’un univers caricatural, à la limite du pathétique. Les gardiens de l’ordre sont des fainéants, les bourgeois russes des écervelés, tous incapables d’aider Kovaliov à retrouver son nez. Franchement absurdes, certaines situations rendent le spectateur hilare. Citons notamment la scène où l’officier de police tarde à rendre son nez à Kovaliov parce qu’il doute que ce soit bien le sien. L’ensemble est porté par cinq acteurs caméléons : ils changent de peau à la vitesse de l’éclair pour incarner une ribambelle de personnages. En passant, mention spéciale à Julie Josselin, qui, du haut de ses 23 ans, a l’aisance des vieux comédiens déjà polis par le métier.

 

Les métamorphoses en série dont nous venons de parler sont servies par une scénographie efficace : un décor haut et profond, fait de cubes dorés emboîtés, permet aux personnages de surgir d’un peu partout pour créer la surprise. Un décor‑tiroir qui regorge d’astuces : pour se mettre au lit, il suffit de tirer un plateau métallique horizontal encastré dans l’un des cubes. Ce décor protéiforme contribue également à faire naître des évènements étranges, qui oscillent entre fantasmagorie et réalité. Ainsi, c’est entre ces cubes que surgit le marchand de nez, qui vend des narines en tout genre, pendues à des fils accrochés à son chapeau. Une apparition qui intrigue : le major Kovaliov est-il en train de rêver ?

 

On passe un bon moment devant le Nez. Mais ce n’est pas seulement un divertissement réussi, c’est une pièce qui réveille nos souvenirs, qui fait écho à nos lectures. On pense bien sûr à Cyrano de Bergerac et à sa « péninsule » olfactive, mais aussi à Beckett et à ses personnages figés, privés d’un membre (Hamm, de Fin de partie, par exemple). Le seul reproche qu’on pourrait faire à la troupe, c’est que les toutes premières scènes manquent sérieusement de rythme. Mais dès que le nez prend la fuite, les acteurs se lancent à ses trousses. 

 

Camille Bourleaud

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Nez, de Nicolas Gogol

Folioplus classiques, nº 187, avril 2010

Le Balükraka Théâtre • 35, rue de l’Égalité • 93260 Les Lilas

09 53 67 04 93

Site : http://balukrakatheatre.canalblog.com/

Courriel : balukraka@gmail.com

Adaptation et mise en scène : Pierre Robineau

Assistante à la mise en scène : Sandrine Vicente

Avec : Meï Germinal, Marianne Duvoux, Julie Josselin, Antoine Linguinou, Sandrine Vicente, Pierre Robineau

Décors, costumes et masques : Anne Lacroix

Musique, sons et lumières : Julien Griveau

Photo : Anne Lacroix

Théâtre Bossuet • 12, rue de la Visitation • 77100 Meaux

Durée : 1 h 30

10 €

Reprise :

– le 25 mai 2012 à 21 heures au Théâtre Bossuet

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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