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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 14:55

Arnaud Denis, extraordinaire bilieux


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Arnaud Denis livre une interprétation brillante, bien que très sombre, du misanthrope Alceste, dans la mise en scène de Michèle André. En accueillant le spectacle, La Cigale fait ses premiers pas avec le théâtre.

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« le Misanthrope » | © Lot

Réputée comme salle de concert, La Cigale, fut un temple des projections de films de kung-fu et de films X. Elle a accueilli – il y près de 20 ans… – une comédie musicale du grand Alfredo Arias : Mortadela. Elle se met désormais au théâtre avec la création d’un Misanthrope, sous la houlette de Michèle André.

On oublie le lyrique, les jolies mélodies et le swing. Cette adaptation très sombre a des airs d’oraison funèbre à la pureté des sentiments et à l’amour. Dans le rôle-titre un drôle d’animal, extraordinaire bilieux, amoureux des textes : Arnaud Denis.

Formé à l’école de Jean-Laurent Cochet, il a le mot juste et tire d’Alceste la profonde désespérance. Les pointes d’humour paraissent rares. La pièce en sort transmuée, dépouillée de tout l’apparat critique archicompassé faisant de Molière un satiriste de cour ou un fabricant de comédie à la plume légère.

L’Alceste robuste d’Arnaud Denis touche et perce, coupant court à tout verbiage. Confronté à une Célimène (Lætitia Laburthe-Tolra) fort irritante, suivi par une bigote empaillée qui éructe des mots d’amour piqués dans des gangues de bile, approché par Oronte (Stéphane Ronchewski) – parfaite baudruche à rayures suant la fatuité, engoncé dans une redingote prolongée par des ailerons aux poignets pour l’aérodynamisme de l’esbroufe et de l’effet de manches –, Alceste, malgré tous ces « rampants », n’en paraît pas plus droit.

Chevalier blanc grotesque, pourfendeur des « cœurs corrompus », il est cet Alceste rêvé par Fabrice Luchini : un « crétin ennuyeux » qui devrait servir de faire-valoir à Philinte, dont la « philosophie » vaut tout aussi bien celle d’Alceste : « Je prends, tout doucement, les hommes comme ils sont, / J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font ». Mais le Philinte de Jean-Laurent Silvi n’éclate pas aux côtés de l’Alceste infréquentable. Il le pourrait pourtant, par contraste.

De contraste, il en est un, en revanche : autant l’interprétation donne un nouveau souffle au Misanthrope, autant le décor et les costumes renvoient à un autre âge. Des rideaux blancs tombés des cintres créent un jeu de voiles empesés, qui habillent cette scène sans profondeur et lui donne un minimum de perspective. Façon sans doute aussi de signifier les voiles de la tromperie. Costumes d’inspiration classique : redingotes et robes de la mode d’alors, modernisées avec un bonheur très incertain. Les éclairages ne rattrapent pas la scénographie. Bref, l’atmosphère n’est pas riante.

Et si les piques entre Célimène et Arsinoé, sa vieille rivale, réservent de beaux éclats de rire, ces derniers demeurent dans l’ensemble très retenus. Dépouillée de son vernis satirique, la pièce ainsi adaptée sonde de façon précise et juste la nature des sentiments et les affres de l’amour (que Luchini, lui encore, résume lapidairement : « Nous sommes tous des fientes les uns pour les autres ») plutôt qu’elle ne fustige la flatterie de cour, les bassesses et la veulerie des « rampants ».

Il en est un qui porte haut, Arnaud Denis qui tient fermement ce Misanthrope, auquel il donne un tour nouveau avec cet Alceste extra-bilieux, atrabilaire extrême et redoutable. Lui votre ami ? Rayez cela de vos papiers ! 

Cédric Enjalbert


Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux, de Molière

Mise en scène : Michèle André

Avec : Jonathan Bizet, Hugo Brunswick, Arnaud Denis, Catherine Griffoni, Jules Houdart, Lætitia Laburthe‑Tolra, Sébastien Lebinz, Hervé Rey, Stéphane Ronchewski, Jean‑Laurent Silvi, Élisabeth Ventura

Décor : Vincent Parot et Philippe André

Costumes : Jean-Jacques Delmotte

Lumières : Jean-Pierre Michel

Musique originale : Maxime Richelme

Assistante à la mise en scène : Nathalie Régnier

La Cigale • 120, boulevard de Rochechouart • 75018 Paris

Réservations : 01 48 65 97 90

http://www.lacigale.fr/spectacle/le-misanthrope-de-moliere/

Du 3 au 19 septembre 2013 à 20 h 30, dimanche à 16 heures, relâche dimanche soir et lundi

Durée : 2 heures

37 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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