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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 15:54

Impertinente transfusion


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Et de trois. Après un étourdissant « Dom Juan » en septembre, un discutable « Tartuffe » en octobre, Gwenaël Morin et sa troupe de jeunes comédiens livrent un excitant « Misanthrope » en novembre. Bourreau de travail, le metteur en scène évite cette fois-ci d’être le bourreau de son propre travail. Il nous présente une heure trente de comédie intelligente, acide et enlevée. C’est du 5 au 30 novembre 2013 au Théâtre du Point-du-Jour à Lyon.

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« le Misanthrope » | © D.R.

Dans un coin, quelques bouquets de fleurs jaunes. Pas loin, posée au sol, une grosse caisse. Un peu partout, des chaises blanches en plastique. Sur un panneau de bois, le texte de la pièce. En action, de temps en temps, un rideau de scène bleu et fané. On se croirait dans la salle d’une M.J.C. au budget étriqué. Et c’est là, loin des représentations d’antichambres de palais que se déroule le Misanthrope. Place aux jeunes en costumes quotidiens pour s’affronter sur les thèmes de la sincérité avec soi-même, des contradictions entre masque social et visage authentique, des pièges du langage amoureux et des chausse-trapes de la séduction. Ce qui ne pourrait être qu’un théâtre de conversation, tant les situations dramatiques sont rares, ironise sur lui-même dès l’ouverture du spectacle.

Alceste, tee-shirt blanc et jean noir, est habillé de manichéisme. Philinthe, jean gris et tee-shirt rayé noir et gris, est revêtu de nuances. Ne rien céder, dit le premier, aux simagrées sociales. Savoir être soi-même et s’adapter aux convenances, dit le second. Secouantes joutes verbales entre les deux amis : Philinthe, tout à l’art de la négociation, Alceste emporté par son acharnement à ne rien céder. C’est clair, on parle, on dispute, mais le rythme choisi et l’énergie dépensée entraînent le spectacle sur un mode de jeu qui tient plus de la « battle » des pratiquants du hip-hop que de l’échange policé. Philinthe (Asja Nadjar) rayonne d’intelligence et de subtilité. Alceste (Mickaël Comte) s’entête et s’empêtre au point de fuir parmi les spectateurs, vomissant ses alexandrins comme une mauvaise bile.

La suite de la pièce fait entrer Célimène (Pierre Laloge), amante d’Alceste, que celui-ci ne saurait épouser qu’à condition qu’elle quitte les frivolités du monde. Jeune veuve, comtesse aux pieds nus, Célimène, avec une naïveté certaine, entend vivre sa vie sans préjugés ni contraintes. Elle danse son rôle, au sens propre, avec la liberté touchante d’une grande adolescente. Jeune et jolie, elle n’est ni rouée ni stupide mais seulement avide d’expériences. Avec ces trois principaux personnages, Gwenaël Morin touche juste. Jeunesse des corps, embarras devant les choix, volonté de surmonter tous les obstacles.

À mesure que la pièce avance, et avec l’entrée des autres protagonistes (amoureuses frustrées, petits marquis séducteurs), ce Misanthrope prend les allures de l’Esquive, magnifique film d’Abdelatif Kechiche. Atmosphère électrique, alexandrins chahutés, chaises qui volent, fleurs piétinées, coups de grosse caisse qui claquent comme le gong d’un match de boxe, envoyant chaque fois les comédiens au tapis. Et ce ne sont ni les ruminations d’Alceste, ni les caresses entre Philinte et Éliante, ni l’ébahissement de Célimène devant le désordre qu’elle provoque, qui viendront atténuer la fièvre d’une jeune génération qui s’arc-boute sur son désir d’éprouver à fond les tensions des jeux de la séduction.

Certaines scènes traitées avec humour ou hystérie renforcent encore la lecture actualisée que Gwenaël Morin donne de la pièce : Acaste (Maxime Roger) en hâbleur défoncé des quartiers périphériques ou Arsinoé (Chloé Giraud) en vierge caquetante et refoulée des banlieues révèlent une grande modernité des personnages de Molière.

Que soient donc ici remerciés Gwenaël Morin et toute sa généreuse équipe de comédiens pour ce Misanthrope dépoussiéré, comme transfusé d’un sang nouveau. Aimer ou être aimé, c’est choisir, et les mots, en verlan ou en alexandrins, ne changent rien à l’affaire. Quand, au dénouement, Alceste décide de vivre en solitaire, on se dit qu’il se trompe. Il ne sait pas encore que « la liberté d’autrui étend la sienne à l’infini ». Mais ça, c’est Bakounine qui l’a écrit. 

Michel Dieuaide


Le Misanthrope, de Molière

Mise en scène : Gwenaël Morin

Avec : Marion Couzinié, Mickaël Comte, Maxime Roger, Benoît Martin, Asja Nadjar, Julien Michel, Lucas Delesvaux, Chloé Giraud,
Chloé Astor, Thomas Tressy, Judith Rutkowski, Pierre Laloge

Production : Théâtre Permanent

Théâtre du Point-du-Jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon

Pas de réservation, 5 € pour tous, pass Molière 20 €

Tél. 04 72 38 72 50

Représentations du 5 au 30 novembre 2013 à 20 heures, du mardi au samedi

Durée : 1 h 40

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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