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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 20:48

Alceste rendu à la comédie


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Pour sa nouvelle création, Jean-François Sivadier se confronte au « Misanthrope » et rend la pièce à sa nature première.

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« le Misanthrope » | © Brigitte Enguérand

La pièce commence dans un décor de salle des fêtes, une fois le bal fini. Le sol est jonché de ce qui pourrait être des confettis noirs. Des chaises, échappées d’un mobilier scolaire suranné, sont empilées ou gisent çà et là. Renversées et astucieusement groupées et agencées, elles figureront les lustres censés éclairer la scène. Un simple rideau blanc coulissant sur un fil sépare l’espace de jeu d’un ailleurs qui est à la fois la ville et les coulisses. Les costumes sont contemporains, très simples, ou suggèrent habilement, par leur recherche et leur luxe, une autre époque qui pourrait être le xviie siècle déclinant. Ainsi Alceste (Nicolas Bouchaud) porte-t-il des semblants de hauts-de-chausses, une façon de kilt et, sur une chemise contemporaine, une superbe veste longue, brodée et cintrée qui pourrait évoquer le xviiie. Nous sommes donc ici et ailleurs, à la fois.

On le sait, le Misanthrope, en alexandrins et en cinq actes, appartient à ce qu’il est convenu d’appeler le registre de la grande comédie, c’est même la première pièce de Molière en ce genre. Depuis les romantiques, l’usage fréquent est de tirer la pièce vers le drame. On se souvient des vers de Musset qui en loue la « mâle gaieté, si triste et si profonde / Que, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ! ». Jean-François Sivadier, lui, a choisi de retourner à Molière et à la comédie. Bien sûr, le comique du Misanthrope appartient surtout au rire de connivence, ce qu’un critique de l’époque appelle le « rire dans l’âme ». Pourtant, Molière n’y renonce pas complètement à des procédés d’un comique plus direct susceptibles de faire rire plus franchement. Sivadier assume les deux catégories du comique, allant même, et c’est sans doute aller trop loin, jusqu’à redoubler et à gloser le texte dans la dernière scène. De même, il accentue le caractère artificiel de l’alexandrin, plus étrange de nos jours qu’au temps de Molière, en exagérant jusqu’à l’outrance les diérèses et en demandant à certains comédiens une gestuelle ritualisée. Mais pourquoi, alors, tolérer de nombreux hiatus, dus à l’absence de liaisons ?

Redonner au Misanthrope sa pleine dimension comique, c’est aussi une façon de renoncer à le restreindre à la seule peinture d’un caractère, Alceste, pour en faire, ce que Molière, croit-on savoir, voulait qu’il fût : une satire des mœurs du siècle. Le petit marquis, la coquette, la prude, l’homme qui se pique d’écrire, etc. sont autant types obligés du temps de Molière. Il n’est pas besoin d’un effort bien grand pour les transposer à notre époque. Quand il est question du règne de l’intrigue, de la brigue, de la flatterie courtisane, des tout-puissants réseaux, de l’entre-soi et de ce que l’on n’appelle pas encore la pensée unique, les vers de Molière semblent décrire notre propre monde. Les rires un peu forcés de la salle montrent que l’époque s’y reconnaît.

Si l’on excepte quelques tâtonnements et oublis de texte pardonnables pour une première, il faut bien dire que ce nouveau Misanthrope est un franc succès. Il n’en est pas de meilleur témoignage que l’attention soutenue de toute une salle archicomble, où les jeunes, lycéens notamment, étaient nombreux. Dans une distribution homogène, Norah Krief est une Célimène surprenante. Elle incarne plus la joie de vivre et l’insouciance d’une jeune femme de vingt ans que la grande coquette à laquelle nous a habitués la tradition. Christèle Tual est excellente, port altier et affectation de courtoisie, dans le rôle de la prude Arsinoé. L’affrontement des deux femmes au troisième acte est un des grands moments de la pièce et constitue un parfait exemple de la violence extrême que peut cacher un discours policé. Les deux petits marquis (Stephen Butel et Christophe Ratandra) sont agaçants à souhait. Vincent Guédon (Philinte), nullement raisonneur, campe un séduisant personnage d’honnête homme. Et, bien sûr, la vedette revient à Nicolas Bouchaud qui porte avec maestria de bout en bout le rôle écrasant d’Alceste. 

Jean-François Picaut


Le Misanthrope, de Molière

Mise en scène : Jean-François Sivadier

Assistante à la mise en scène : Véronique Timsit

Avec : Stephen Butel, Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Vincent Guédon, Anne-Lise Heimburger, Norah Krief, Christophe Ratandra et Christèle Tual

Collaboration artistique : Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit

Décor : Daniel Jeanneteau, Christian Tirole, Jean-François Sivadier

Lumières : Philippe Berthomé, assisté de Jean-Jacques Beaudouin

Costumes : Virginie Gervaise

Régie générale : Dominique Brillault

Production déléguée : Théâtre national de Bretagne-Rennes

Production : Italienne avec orchestre ; Odéon-Théâtre de l’Europe ; La Comédie de Reims-C.D.N. ; maison de la Culture de Bourges

Théâtre national de Bretagne, Centre européen théâtral et chorégraphique

salle Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

http://www.t-n-b.fr/fr/saison/fiche.php?id=806

Du 8 au 19 janvier 2013

Durée : 2 h 45

25 € | 21 € | 10 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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