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26 juin 2010 6 26 /06 /juin /2010 21:27

Un « Misanthrope » contemporain qui vise juste


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


En course pour le prix des Jeunes-Metteurs en scène du Théâtre 13 à Paris, Dimitri Klockenbring propose un « Misanthrope » convaincant, qui respire la jeunesse.

prix-theatre-13-2010Un grand échalas au crâne un peu dégarni arrive sur la scène, tout seul, tandis qu’en fond résonne le rythme lourdingue d’une musique techno. C’est Alceste. On est avec toi, Alceste ! Tous ceux qui n’ont pas tout le temps envie de sourire dans l’allégresse générale, que l’enthousiasme collectif rend méfiants, tous ceux-là se reconnaissent en toi. Première réussite de la mise en scène.

Arrive un deuxième type, à la mine plus réjouie, et qui mange des bretzels. Lui, c’est Philinte. Un gars plein de bon sens, qui, curieusement, semble très attaché à Alceste. Il ne sert à rien de faire la gueule tout le temps, lui dit-il. Il faut mettre de l’eau dans son vin si on veut que la vie soit supportable. Mais rien ne fléchit l’homme radical, intimement convaincu que rien ne vaut la fidélité aux principes qu’on croit les meilleurs et qui ne supporte pas l’hypocrisie. Alors, Alceste : admirable ou ridicule ? Les deux, mon colonel. La direction d’acteurs et l’interprétation de Tristan Le Goff sont telles que l’on hésite toujours et que – mais est-ce voulu ? – les réactions du public sont elles aussi parfois partagées entre le silence et le rire.

Sourire carnassier et fossettes charmeuses, Célimène (Constance Carrelet) est une jeune femme sûre d’elle, dont le grand plaisir est de se vautrer dans un canapé rose avec sa bande de potes, Acaste, Éliante et Clitandre, et de dire du mal des autres gens. Là encore, très belle scène avec, au centre, le jeu de massacre où tout le monde en prend pour son grade, tandis qu’Alceste est à la torture dans son coin, effaré par tant de médiocrité chez celle qu’il aime. Ce malaise provoqué par la découverte de si grands défauts chez l’être aimé, particulièrement bien observé, est ici rendu de façon très juste.

De leur côté, les deux courtisans qui se disputent les faveurs de Célimène sont deux bellâtres qu’on a l’impression d’avoir déjà vu quelque part : tignasse blonde évoquant Brice de Nice et tee-shirt blanc informe, pour l’un ; Converses branchouilles, sans oublier les indispensables Ray-Ban, pour l’autre. Ainsi, mine de rien, dans le petit rôle d’Acaste, Benoît Moret signe quelques-uns des moments les plus drôles de la pièce, grâce à de simples inflexions de la voix. Quel ringard, cet Acaste ! On rit bien de leur fatuité, à lui, Clitandre et Oronte, le courtisan vieux beau et poète raté – encore que la fameuse scène du sonnet dans laquelle Oronte déclame ses vers de mirliton ne soit finalement pas très percutante.

Dimitri Klockenbring parvient donc à négocier le virage du comique vers le tragique avec habileté. À la fin, quand Célimène est démasquée, elle est comme une petite Mme de Merteuil, une reine déchue dont les manigances et l’inconstance se retournent contre elle. Blandine Bellavoir est touchante en Éliante, figure ici très moderne de jeune fille qui, sous des dehors superficiels (elle aussi se vautre dans le canapé rose et prend plaisir au dénigrement de ses contemporains), se révèle intelligente et sensible aux choses de l’amour, évolution que l’on retrouve à des degrés divers chez les autres personnages. Le transfert de la pièce dans un contexte contemporain passe donc sans problème et l’interprétation par des comédiens jeunes se révèle un choix judicieux. 

Céline Doukhan


Le Misanthrope, de Molière

Compagnie Vienne la nuit

http://viennelanuit.com/index.htm

Mise en scène : Dimitri Klockenbring

Avec : Blandine Bellavoir, Pierre Buntz, Constance Carrelet, Tristan Le Goff, Nicolas Lumbreras, Joséphine Mikorey, Benoît Moret, Thomas Zaghedoud

Scénographie : Héloïse Labrande

Lumières : Claire Gondrexon

Costumes : Thalia Rebinsky

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

Réservations : 01 45 88 62 22

Le 25 juin 2010 à 20 h 30, le 26 juin 2010 à 19 h 30

Durée : 1 h 30

15 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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