Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 20:34

 En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012

 

« Misanthrope » en toc


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Déception : on a connu le Cartoun Sardines Théâtre nettement mieux inspiré que dans ce « Misanthrope » prétentieux et qui sonne faux de bout en bout.

misanthrope-615

« le Misanthrope » | © D.R.

Cette mise en scène du Misanthrope est un cas d’école. Un exemple parfait des dégâts causés par un regard se voulant novateur et original et qui, en définitive, engendre un spectacle pas drôle et très creux. Premièrement, le texte. Pas question ici de vouloir à tout prix sanctifier Molière, de prétendre qu’on ne peut toucher à une syllabe sans dénaturer l’œuvre. Mais là, on a l’impression que Patrick Ponce et Dominique Sicilia, qui ont réalisé l’adaptation, ont peur de la sincérité du texte, refusent de le toucher comme s’il était brûlant et le refroidissent à coups de gags et d’apartés à répétition, au prétexte de mettre à nu la force dévastatrice des mots, moteur de l’action du Misanthrope. On ne peut ici les citer tous, ces moments où les comédiens dégonflent le texte, le tuent littéralement, et sans finesse. C’est, au tout début, un « Parle plus fort pour ceux du haut ! », ou encore Célimène, apparaissant pour la première fois, qui proclame elle‑même : « À cet instant, j’interprète la vision du personnage ». « Et la vision disparaît. Pouf ! » C’est bien dit : on aimerait beaucoup en faire autant avec toutes ces interventions qui enterrent le texte. Mais, pour le coup, on ne pourrait le faire sans dénaturer l’essence même de cette mise en scène…

Résultat, lors de la fameuse scène du sonnet d’Oronte (un courtisan venu réciter un sonnet de sa composition à Alceste afin de recueillir son avis), on assiste à une curieuse mise en abyme : Oronte (Bruno Bonomo) en fait des tonnes, et Alceste lui dit, plein de sagesse : « Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles / Et vos expressions ne sont point naturelles ». Que ne mettent‑ils eux‑mêmes en application ce précepte !

Talents égarés

Le reste est à l’avenant de cette ambiance « gadget ». La grande idée de la scénographie est de suspendre les meubles du salon de Célimène en l’air, à l’aide de câbles actionnés par les comédiens eux‑mêmes. Rigolo, mais après ? On ne voit pas tellement la fonction dramatique de ce dispositif.

Histoire d’enfoncer le clou, il y a bien sûr des musiques très « toc », d’épouvantables musiques d’ascenseur censées souligner, là aussi, le caractère factice des échanges entre les personnages, la fausseté qui règne dans leurs relations. Mais, une fois encore, le dispositif se retourne contre le spectacle lui‑même, comme si la mise en scène s’autodétruisait. Pendants à la musique, des bruitages : Patrick Ponce, qui a un – il faut le reconnaître – un vrai talent dans ce domaine, ne résiste pas à la tentation de placer çà et là des gags et des effets qui sont comme autant de parasites, complètement gratuits, qui plus est. Par exemple, au début de l’acte IV, Alceste parcourt une allée de gravillons, jette un caillou dans un bassin, fait des ricochets, tout cela doublé par une bande‑son « gravillons », puis un petit « ploc » et enfin le bruit des ricochets. Wahou, trop fort le timing ! Sauf que cela ne sert à rien. Ou alors, on est trop bête pour avoir compris l’intention formulée ainsi dans le dossier de presse : « Et justement, c’est entre le bruit et la parole que nous choisissons de nous exprimer. Le bruit apparemment dénué de sens comme celui que décrit Célimène ou le bruit qui en dit plus long que les mots. Le bruitage fait aussi bon ménage avec les mots, il les soutient, les porte, et pousse le rire ou le drame. ».

Enfin, les comédiens ont l’air en roue libre dans cette mise en scène bancale. Patrick Ponce, engoncé dans son costume, n’a finalement pas l’air très à l’aise dans son personnage d’Alceste. Et l’on ne peut que deviner le bon comique qu’est Bruno Bonomo, qui se retrouve dans la position délicate de jouer plusieurs personnages, ce qu’il fait bien. D’ailleurs, il le dit lui‑même : « Alors là, c’est un passage délicat, je vais interpréter deux personnages dans la même scène ». Quelle infantilisation des spectateurs ! Idem pour Dominique Sicilia. Fin de l’acte III : on savoure enfin un très bon moment, le dialogue entre Célimène et la prude Arsinoé, interprétées toutes deux par la comédienne. Tension subtile, échange à fleurets mouchetés : on se régale. Mais là, il fallait bien sûr placer un « paf ! » d’Arsinoé bien contente d’avoir cloué le bec à sa rivale. Soupir… Bref, on a l’impression que le talent des uns et des autres s’est égaré dans ce projet, et on préférera se souvenir que la compagnie, auteur d’un superbe Faust, est également capable d’authentiques réussites. 

Céline Doukhan


Le Misanthrope, de Molière

Cartoun Sardines Théâtre • 10, rue Sainte‑Victorine • 13003 Marseille

04 95 06 92 69

www.cartounsardinestheatre.com

prod@cartounsardinestheatre.com

Adaptation, scénographie et mise en scène : Patrick Ponce et Dominique Sicilia

Avec : Bruno Bonomo, Patrick Ponce, Dominique Sicilia

Musique et son : Pierre Marcon

Lumière : Jean‑Bastien Nehr

Construction décor : Marc Anquetil

Direction technique et régie générale : Pierre Baudin

Théâtre des Lucioles • 10, rue du Rempart‑Saint‑Lazare • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 05 51

Du 7 au 28 juillet 2012 à 12 h 40

Durée : 1 h 20

17 € | 12 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher