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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 22:55

Un beau mensonge théâtral !


Par Lison Crapanzano

Les Trois Coups.com


Laurent Pelly transpose avec brio la Venise du xviiie siècle peinte par Goldoni en une nouvelle Venise, proche des films italiens des années 1960, dans laquelle Arlequin, Pantalon et autres personnages de la commedia dell’arte sont incarnés passionnément. Un spectacle qui émoustille les sens et anime les zygomatiques !

L’intrigue du Menteur est simple. Le Dr Bisognosi a deux filles à marier, Rosaura et Béatrice, la première courtisée par Florindo, la seconde par Octave. Survient le fringant et beau parleur Lelio, fils de Pantalon, qu’il retrouve vingt ans après avoir été placé à Naples chez son oncle. Le séducteur conte fleurette à ces deux demoiselles et finit par jeter le trouble dans les esprits et dans les cœurs, à grand renfort de récits inventés sur le vif, s’étonnant parfois lui-même de ses trouvailles verbales. Mensonges ? « Inventions spirituelles », nous rétorque-t-il. Le beau masque sera-t-il démasqué ?

On se laisse très vite embarquer dans cette Venise théâtrale aux côtés de l’ensemble de la troupe, laquelle nous porte sur les flots puissants du rire. Il faut dire que les comédiens campent les personnages avec panache. Chacun des rôles est soigneusement défini par son intonation, par ses mimiques, par son rire communicatif – je pense en particulier au docteur joué par Pierre Aussedat –, par sa gestuelle – et là je pense aux pas de danse esquissés par Simon Abkarian. Audrey Fleurot, qui endosse le rôle de Rosaura, passe quant à elle d’un registre à un autre en quelques secondes, d’un ton tragique à un ton enjoué, révélant ainsi toute l’inconstance de son personnage, inconstance provoquée par les mensonges constants du beau Lelio. À cet égard, quiproquos et coups de théâtre se succèdent. Bons mots et plaisantes reparties rythment la pièce. Mais le rire jaune nous guette. Et cela nous est signifié dès le début de la pièce par l’atmosphère embrumée. L’histoire de ce menteur n’est-elle pas en effet voilée par une teinte tragique ?

« le Menteur » | © Brigitte Enguerand

Car on constate progressivement que Lelio ne se définit pas exclusivement comme personnage comique. Il bascule dans le pathétique dès lors qu’il se prend à son propre jeu. Le comédien Simon Abkarian traduit bien cette évolution du personnage, en passant du rôle de l’histrion à celui du fils repentant. À Arlequin qui lui demande de lui apprendre « un beau mensonge », Lelio répond que « c’est la vie qui nous l’apprend ». L’absence de son père l’a rendu avide de reconnaissance et d’amour, quitte à mentir à son monde, en commençant par se mentir à lui-même. Du fils prodigue au fils déchu, il passe par une palette de couleurs qui ne font que renforcer le jeu de masques auquel il se livre et dans lequel il se perd.

Les mots clés de la pièce seraient alors « mensonge » et « vérité ». Car n’a-t-on pas tous envie de croire en ce monde factice que nous dépeint Lelio avec tant de détails qu’il s’y égare lui-même ? De croire en ce monde fantasmé qui déconstruit, corrige et transforme le monde réel ? Ce monde où il suffit d’un mot pour faire ressusciter un personnage mort, où il suffit d’une phrase pour séduire une jeune fille. Ainsi, il n’y a pas plus heureux que Pantalon lorsqu’il apprend l’incroyable – car inventée – vie de son fils : « On dirait que tu me racontes une histoire ». Et Lelio poursuit son jeu d’illusionniste en affirmant qu’il « défie le meilleur chroniqueur d’inventer une histoire aussi jolie ». La beauté de la forme justifierait le fond invraisemblable. L’invraisemblance, oui, mais si l’histoire est bien dite… Elle l’est. Et comment !

Enfin, la mise en scène est sophistiquée au sens noble du terme. Rien de moins qu’une lagune sur scène ! Les interprètes tantôt la traversent grâce à de minces planches de bois qui connotent l’instabilité de ce monde, tantôt y sautent à pieds joints pour des scènes de franche pitrerie. Mais Venise reste Venise, et c’est d’une gondole que débarquent Pantalon et le docteur. Quant à la ville, elle est reconstituée à travers un décor miniature que les personnages occupent tour à tour. Un décor qui se meut, tout comme la lagune qui avance et recule, et dans lequel les comédiens évoluent avec aisance et sans fausse note… 

Lison Crapanzano


Le Menteur, de Carlo Goldoni

Traduction : Agathe Mélinand

Mise en scène : Laurent Pelly

Avec : Simon Abkarian, Alain Pralon, Pierre Aussedat, Audrey Fleurot, Jérôme Huguet, Emmanuel Daumas, Eddy Letexier, Rémi Gibier, Fabienne Rocaboy, Charlène Ségéral, Vincent Bramoullé, Benjamin Hubert, Pascal Lambert, Émilie Vaudou

Scénographie : Chantal Thomas

Costumes : Laurent Pelly

Lumières : Joël Adam

Son : Joan Cambon

Maquillages, coiffures : Suzanne Pisteur

Assistante à la mise en scène : Delphine Ory

Assistante à la scénographie : Isabelle Girard-Donnat

Direction technique : Jean-Marc Boudry

Régie plateau : Christophe Gagey

Machiniste : Jean-Pierre Belin

Régie lumières : Mickaël Roth

Régie son : Bernard Lévéjac

Électricien : Didier Glibert

Habilleuse : Alice Thomas

Réalisation décor : atelier du T.N.T. sous la direction
de Claude Gaillard

Réalisation costumes : atelier du T.N.T. sous la direction
de Nathalie Trouvé

Réalisation masques : Pierre Traquet

Théâtre des Célestins • place des Célestins • 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 00 ou www.celestins-lyon.org/

Du 6 au 23 octobre 2009, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures. Relâche lundis et dimanche 11 octobre 2009. Représentation en audio-description pour les malvoyants dimanche 18 octobre 2009

Durée : 2 h 20

De 7,50 € à 33 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Franck 15/10/2009 12:07


Critique juste pour un spectacle plaisant et parfaitement mis en scène, avec d'excellents comédiens.
Un (gros) bémol toutefois: comment oser mettre en vente des places (1er étage - Corbeille - droite de la scène) qui ne permettent nullement de voir 1/3 de la scène et ampute la quasi totalité de
l'acte II ??
Au prix de 30 euros (2ème catégorie sur 4), le spectateur est en droit de voir les comédiens: c'est rageant, d'autant plus lorsque les rires redoublent dans le théâtre.
A regret, parce que le spectacle était réussi (pour ce que j'ai pu en voir...).


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