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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 18:25

Joyeuse dissection


Par Delphine Roucaute

Les Trois Coups.com


Pour son retour au réfectoire des Cordeliers, la compagnie Molière-Sorbonne organise une « Soirée dissection ». Au menu : variation sur les maladies, fable macabre autour du cadavre royal, et malade imaginaire obsédé par les poires à lavement. Une plongée réussie dans l’univers du corps et de la mise en scène de la maladie, qu’elle soit étonnante, morbide ou carrément burlesque.

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« le Malade imaginaire » | © Olivier Jacquert

Après plusieurs représentations hors les murs, la compagnie Molière-Sorbonne revient jouer son Malade imaginaire au réfectoire des Cordeliers. Et quoi de plus normal, dans cette salle attenant à l’école de médecine, à côté de l’Odéon, que d’organiser pour l’occasion une « Soirée dissection » ? On commence avec une mise en bouche signée l’É.I.S.P.I. (École internationale supérieure de poésie intercontemporaine) : un « blind text », à celui qui trouvera le mieux et le plus vite le titre et l’auteur de tel ou tel texte sur la décomposition des corps, la maladie et les us hygiéniques. On rit, on se déchire, et on glane au passage quelques savoirs instructifs sur le crétinisme et les oreillons.

En prologue du Malade imaginaire, l’atelier de pratique théâtrale de la Sorbonne propose une plongée brusque dans l’univers du corps, cette fois après la mort. Sur la scène, un cadavre : celui du roi. Dans une lumière crépusculaire, une voix monte de l’ombre pour nous décrire l’évolution de la gangrène qui a mis fin à ses jours. Autour de ce corps sacré et admiré, une dizaine de personnage officient et vaquent à la dure tâche d’habiller la dépouille humaine de celui qui fut le soleil sur terre.

Mais le respect du sacré semble tout relatif dans cette troupe agitée et désorganisée : pendant que l’une essaye de planquer l’argenterie dans son tablier, une autre avance en faisant la poule et un troisième mange des pâtes, le tout sur fond de litanie italienne. Il y a quelque chose de fascinant à voir la trivialité et l’inconséquence de ces impies qui jouent à embaumer un cadavre sacré et à le grimer en clown grimaçant. Peut‑être quelques esquisses de jeu auraient‑elles méritées d’être plus affirmées. On aurait aimé que le mangeur de pâtes étrangle la pleureuse, par exemple. Mais l’entrée est réussie : le public est surpris par cette fable cruelle et inattendue.

Argan, fait comme un rat

On connaît l’histoire du Malade imaginaire, celle de cet hypocondriaque persuadé d’être à l’article de la mort, faux malade mais vraie vache à lait pour ces rats de médecins qui rodent autour de lui comme une vermine porteuse d’une autre maladie, celle‑là plus intellectuelle que physique. Dans un décor simple style années 1960, au milieu des colonnes de bois du réfectoire des Cordeliers, Argan est ici porté par Antonin Darfeuil, parfait en geignard souffreteux appliqué à compter le nombre de lavements reçus par jour et tout prêt à baisser le pantalon dès qu’on le lui suggère. Il ouvre la pièce, tout blanc et les yeux cernés de rouge, laissant traîner ses phrases. Contraste saisissant avec la vive Toinette, sautillante sur ses talons violet.

Autour de lui, sa maisonnée s’affaire à d’autres préoccupations : tandis que sa fille roucoule pour son gentil Cléante et que la bonne Toinette s’ingénie à lui crier dans les oreilles, l’épouse‑mère Béline prépare un coup avec son amant pour lui voler ses biens avant l’ouverture du testament. La mise en scène est brillante : au centre de la scène, coupé du monde, seul sur son estrade, Argan est sourd et aveugle à toute cette agitation, et n’a d’yeux que pour les poires à lavement.

Si le premier acte manque un peu de rythme, la pièce prend un tour carrément burlesque au deuxième acte avec l’entrée en scène des Diafoirus père et fils, médecins de profession. Le prétendant indésirable de la belle Angélique, Thomas Diafoirus, apprenti médecin malhabile, est interprété par Marie Anglade, étonnante et hilarante dans ce rôle à contre‑emploi. Cheveu gras, œil globuleux et voix stridente, elle campe avec brio un jeune homme mal à l’aise en société, qui prend des allures de monstre de foire éructant des compliments comme on décline les affres de la maladie. Sous l’œil sévère et les moues exaspérées de son père, Monsieur Diafoirus, joué par le très expressif Alexis Roda, elle se donne misérablement en spectacle devant un public bouche bée.

Martin Lecointe touchant et drôle

En contre-point de cette paire d’effrayants médecins, le couple composé de Cléante et Angélique fait office de parfaits jeunes premiers. Cléante est interprété par un Martin Lecointe touchant et drôle à la fois, très juste dans la niaiserie de ce personnage qui semble dépassé par les évènements.

Avec Béline, la mise en scène atteint une folie assez jouissive : la Québecoise Camille Rondeau Saint‑Jean profite de son accent pour montrer la volte‑face de de son personnage, bourgeoise coincée quand il s’agit d’arnaquer son mari, mais véritable sangsue éructant des insultes du Grand Nord une fois qu’elle entrevoit l’héritage.

Jeune troupe formée il y a un peu plus d’un an, la compagnie Molière-Sorbonne n’a pas hésité à adapter le texte – parfois vieilli – du Malade imaginaire pour en faire une pièce foisonnante, très actuelle, à l’humour décapant, mais réservant aussi des moments oniriques et surnaturels, comme la belle scène du rêve d’Argan. Un tour de force pour cette troupe pleine de talents. 

Delphine Roucaute


Le Malade imaginaire, de Molière

Compagnie Molière-Sorbonne • 72, rue Jean-Pierre Timbaud • 75011 Paris

01 40 46 32 83

Site : www.culture.paris-sorbonne.fr/compagniemoliere

Courriel : compagniemolieresorbonne@gmail.com

Mise en scène : Michèle Harfaut et Augustin Le Coutour

Avec : Antonin Darfeuil, Camille Rondeau Saint‑Jean, Marion Souliman, Anne‑Laure Brouaglay, Sophie Béasse, Jérôme Garro, Martin Lecointe, Sidi Hamedi Traoré, Elio Possoz, Alexis Roda, Pierre Martel, Marion Tecquert, Virginie Lisbonne

Création costumes : Anaïs Dautais-Warmel

Création sonore : David Freiss

Régie : Manuel Mayer

Réfectoire des Cordeliers • 16, rue de l’École-de-Médecine • 75005 Paris

Courriel de réservation : agenda-culture@paris-sorbonne.fr

Réservations : 01 40 46 32 83

Du 9 au 12 mai 2012 à 19 h 30 et samedi 12 mai 2012 à 15 heures

Durée : 1 h 30

12 € | 5 €

Gratuit pour les étudiants et membres du personnel de Paris‑IV

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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