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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 17:10

Le Crépuscule des justes


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Dans une mise en scène épurée, baignée par un clair-obscur, Fida Mohissen fait résonner la voix brisée de quelques justes confrontés à la perdition des sociétés syrienne et israélienne. Une leçon de ténèbres portée par une belle distribution et par les mots d’un grand écrivain : Saadallah Wannous. Complexe et passionnant.

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Bruce Myers dans « le Livre de Damas et des prophéties » | © D.R.

Depuis longtemps déjà, Fida Mohissen explore l’œuvre de son compatriote Saadallah Wannous. Après avoir monté en 2000 Le roi c’est le roi puis, en 2009, Rituels pour des signes et des métamorphoses, le voici qui entrelace aujourd’hui deux textes : Viol et Un jour de notre temps, dans le Livre de Damas et des prophéties. Il fait ainsi le choix de l’adaptation, en particulier en transposant les scènes israéliennes de Viol en Syrie avec beaucoup de finesse. Son tressage est si pertinent que les histoires du Syrien Farouk et de l’Israélien semblent de fait être les facettes d’une unique tragédie.

Car c’est bien de tragédie qu’il s’agit quand celui qui ne sait pas s’adapter à la veulerie ambiante se dresse contre un ordre qui le dépasse, quand la mort devient alors son seul refuge. D’ailleurs, à entendre le Dr Ménuhin proclamer : « J’obéis à la justice, non à la loi », on croirait voir revivre Antigone. C’est de tragédie qu’il s’agit encore puisque le despote est comme un dieu caché, et que le vrai Dieu n’est que l’instrument d’une haine aveugle implacable. Dans ce monde-là, il n’est pas d’issue. Tout est joué d’avance : Isaac a été programmé par les chants sionistes de sa mère à devenir un bourreau, et s’il se libère, c’est au prix fort. Ajoutons que de toute façon son fils sera nourri de la même haine.

La mise en scène de Fida Mohissen met justement parfaitement en évidence cette dimension terrifiante, mais sans appuyer. Un conteur énonce un par un, par exemple, comme sonne le glas, les chapitres du Livre de Damas et des prophéties. Le récit ne peut dévier de sa trajectoire fatale. D’ailleurs, les protagonistes glissent en d’étranges travellings latéraux sur une scène. Quand ils prennent la parole, ils s’opposent en des agôns pleins d’amertume sur un plateau vide. Une structure métallique sur laquelle s’érigent les despotes rappelle, quant à elle, la skênê de la tragédie grecque.

L’amour anéanti, gobé par la folie ou la mort

Surtout, le fin travail sur la lumière crée une atmosphère crépusculaire. Là, tout peut s’abolir dans les ténèbres à chaque instant. Et il semble faire si froid sur cette scène que même les étreintes d’Isaac et Rachel, de Najat et Farouk ne peuvent les sauver. Leur amour est anéanti, gobé par la folie ou la mort. Le spectateur boit ainsi une amertume à longs traits. Et pourtant, la flamme de l’espoir n’est pas tout à fait étouffée. La figure du Dr Ménuhin, Israélien fier de son opposition au sionisme, de ses « mauvaises pensées » comme il dit, montre qu’une autre voie est imaginable. Loin du manichéisme qui condamne à la lutte, l’œuvre de Saadallah Wannous a ici la grandeur d’un humanisme.

Les personnages humains et héroïques à la fois qu’elle présente sont incarnés souvent avec beaucoup de conviction par les interprètes. Benoît Lahoz est convaincant par son naturel, comme d’ailleurs les deux comédiennes : Khadija el-Mahdi (terrible en mère possessive et extrémiste, et touchante en putain), et Corinne Jaber (si fraîche, si joliment amoureuse). Il y a vraiment là de beaux portraits de femmes, sincères et nuancés à la fois.

On a beaucoup parlé du peuple syrien ces derniers temps. Ce n’étaient que des mots. Ceux-là sonnent juste et fort, dans leur clair-obscur amer. 

Laura Plas


Le Livre de Damas et des prophéties, de Saadallah Wannous

D’après Un jour de notre temps et le Viol

Mise en scène : Fida Mohissen

Assistantes à la mise en scène : Gersende Michel et Amandine du Rivau

Avec : Ramzi Choukair, Khadija el-Mahdi, Malik Faraoun, Stéphane Godefroy, Corinne Jaber, Benoît Lahoz, Bruce Myers et Michel Thouseau (contrebassiste)

Chorégraphe : Alain Louafi

Musique originale : Michel Thouseau

Maquillage et accessoires : Colette Kramer

Théâtre de l’Aquarium • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 99 61

www.theatredelaquarium.com

Du 6 au 12 décembre 2012, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 heures, relâche le 10 décembre 2012

Durée : 2 h 30

20 € | 14 € | 12 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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