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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 13:06

L’irréconciliable « dispute »


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Cela fait maintenant plus de vingt ans que Christian Schiaretti laboure le beau texte qu’écrivit à la fin du Moyen Âge un certain Johannes von Saaz durant la nuit qui suivit la mort inopinée de sa jeune épouse. Un texte en forme de dialogue opposant le Laboureur et le seigneur mort, puisque ici la Mort est homme.

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« le Laboureur de Bohême » | © Christian Ganet

Il en a confié les rôles à différents acteurs, dont par exemple Didier Sandre et Jean-Marc Bory, explorant ainsi les différentes facettes d’un texte qui possède à la fois le tranchant de l’univoque et la polysémie des hommes… Depuis l’an dernier, il a inscrit ce Laboureur au répertoire du T.N.P., et ce sont les comédiens de la troupe, en l’espèce Damien Gouy pour le Laboureur, Clément Morinière pour la Mort et Antoine Besson pour l’Ange, qui incarnent avec excellence les trois « disputants », riches de toutes les interprétations antérieures.

Car c’est bien d’une dispute qu’il s’agit, au sens littéraire du terme. Entre un homme qui a perdu tout ce qui faisait la valeur de sa vie et en demande raison, avec douleur, colère, désespoir et dignité, et la Grande Faucheuse qui ergote pied à pied… Le premier convoque la seconde qui, bizarrement, accepte le défi, relève le gant et répond, déployant tous les arguments possibles et imaginables, comme autant de ruses ou de sophismes dont elle pourrait se passer puisque, au bout du compte, la victoire est pour elle… Cette dispute, donc, est passionnante, fascinante : elle oppose un homme qui n’est que douleur, qui tente de définir avec de pauvres mots le bonheur enfui, à un chicaneur macabre qui peaufine ses arguties. D’un côté, un texte poétique, tendre ; de l’autre, une démonstration parfois fort moderne qui ne s’arrête pas aux absolus de la foi ; un bloc face à un être multiple et changeant.

C’est d’ailleurs comme une gargouille qu’apparaît au départ le seigneur mort, le haut du corps surgissant du décor, en aplomb du plateau, vêtu d’une guenille, maigre et hâve, pâle comme il se doit. Clément Morinière incarne avec une grande subtilité ce personnage retors, changeant, loin de la rigidité d’une allégorie, presque humain… Puis, progressivement, il change de place, et d’angle d’attaque, jusqu’à descendre sur terre, face au Laboureur, un Damien Gouy solidement campé les deux pieds dans la glaise, rivé au sol, inébranlable et inaccessible…

L’homme révolté

Entre eux, un simple carré de vide figure l’objet de la dispute, la tombe, et aussi le trou laissé béant dans le cœur du Laboureur. Derrière eux et sous leurs pieds, une étendue concave bleu très foncé, comme un orbe immense : ils sont seuls dans l’univers. Ou presque, puisque là-haut vit l’Ange avec son aile unique, qui interviendra à la fin de la nuit pour que prière soit dite et paix descendue sur l’homme révolté.

Car si le Laboureur demande justice, c’est à la Mort seule qu’il adresse sa plainte et ses accusations, ne remettant jamais en cause sa foi en un Dieu juste, créateur de toutes choses. Il est vrai que seule la Mort peut s’abaisser à batailler avec lui, à justifier ce qui reste injustifiable, et pour le Laboureur car sa perte est irréparable, et pour le croyant car la raison des choses ne lui appartient pas. On peine à croire la légende selon laquelle Johannes von Saaz a réellement écrit ce texte dans la nuit de la mort de sa femme, tant il envisage méthodiquement toutes les données philosophiques de la question au cœur de sa douleur. Et pourtant, c’est sans doute ce qui lui donne sa sincérité, sa force, son pouvoir d’émotion des siècles après. 

Trina Mounier


Le Laboureur de Bohême, de Johannes von Saaz

Texte établi par Christian Schiaretti et Dieter Welke

Paru aux éditions Les Solitaires intempestifs, 2003

Christian Schiaretti a créé le Laboureur de Bohême à la Comédie de Reims en mai 1990 et repris au T.N.P. en 2003 et 2004. En 2012, il fait entrer la pièce dans le répertoire du T.N.P. avec les comédiens de la troupe.

Mise en scène : Christian Schiaretti

Répertoire T.N.P.

Production Théâtre national populaire

Avec la participation du conservatoire à rayonnement régional de Lyon

Avec : Damien Gouy, Clément Morinière et Antoine Besson

Scénographie : Renaud de Fontainieu

Adaptation scénographique : Fanny Gamet

Costumes : Agostino Cavalca

Reprise costumes : Thibaut Welchlin

Lumières : Julia Grand

Maquillage : Roxane Bruneton

Régie générale : Lucie Patat

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • 69627 Villeurbanne cedex

– Métro : ligne A, arrêt Gratte-Ciel

– Bus : C3, arrêt Paul-Verlaine ; bus lignes 27, 69 et C26, arrêt Mairie-de-Villeurbanne

– Voiture : prendre le cours Émile-Zola jusqu’aux Gratte-Ciel, suivre la direction hôtel de ville

Par le périphérique, sortie Villeurbanne-Cusset / Gratte-Ciel

Réservations : 04 78 03 30 00

http://www.tnp-villeurbanne.com/manifestation/le-laboureur-de-boheme-2013

Petit théâtre, salle Jean-Bouise, du 12 mars au 15 mars 2013 et du 2 avril au 5 avril 2013

Durée : 1 h 30

24 € | 18 € | 13 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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