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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 19:34

N’est pas un gogol qui veut


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


La 8e édition du Standard idéal, festival de théâtre international organisé par la M.C.93, s’ouvrait avec « le Journal d’un fou », de Nicolas Gogol, en allemand surtitré, dans une mise en scène de Hannah Rudolph et de Samuel Finzi, son volcanique interprète. Dans tous les sens du mot, une performance, y compris parfois pour les spectateurs.

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« le Journal d’un fou »

© Iko Freese-Drama Agentur für Theaterfotografie

Faut-il rappeler l’histoire de Poprichtchine, rond-de-cuir qui s’éprend de la fille de son directeur et ne sait plus quoi inventer pour qu’enfin elle le remarque ? Navrante incarnation de la frustration et de la rancœur, notre soupirant (qui est noble) se sacre lui-même roi d’Espagne avant de s’enfoncer chaque jour davantage dans sa folie des grandeurs, qui est aussi celle « des petits, des obscurs… ». Le Journal d’un fou parut en 1843 ainsi que le Manteau, le Nez, le Portrait… dans un recueil de nouvelles consacrées à Saint-Pétersbourg, ville nouvelle et brumeuse, vitrine et mirage de l’empire. Ces écrits font de Gogol le devancier de Dostoïevski et une sorte de Kafka russe. Ce monologue délirant, où l’on peut constamment lire entre les lignes ce qui s’est réellement passé, a fait l’objet d’innombrables mises en scène. Celle-ci n’est ni la pire ni la meilleure. On se demande tout de même où elle veut en venir…

Comme beaucoup de relectures, ce Journal proposé par le Deutsches Theater de Berlin (fief de nombreux « enfants terribles » de la scène allemande) refuse pathos et couleur locale. Nous sommes dans l’esprit dérangé du protagoniste. La preuve, c’est qu’il a choisi une salle dix fois trop grande pour nous faire ses confidences, la petite de répétition aurait mieux convenu. C’est exprès, pour faire glacial. Soit ! Mais pourquoi faut-il, qu’une fois de plus, il soit affublé de cet uniforme de serveur de pizza qu’on voit dans tous les spectacles intellos depuis une quinzaine d’années ? Parce que ! Ah bon. Au début, il est dans la salle, ce héros lambda en Tergal. Il regarde avec nous la chaise vide et le tas de planches soigneusement empilées en cube sur un chariot, là-bas, devant le rideau de fer baissé. Tout le one-man-show aura lieu sur cette avant-scène délibérément tronquée. Les adaptateurs ont placé ici un passage du Journal qui traite en effet du théâtre et de la censure. Du déjà-vu mais pas mal vu.

Après quelques atermoiements non dénués de coquetterie, notre performer monte sur scène et s’empare dudit cube avec lequel il va jouer furioso, allegro, puis à nouveau furioso sa partition pour flûte et grosse caisse. Disons-le tout net : la grosse caisse passe mal. Ce sont d’abord les Français, puis le chef de section, Maggie le gentil toutou à sa bien-aimée, les Anglais, puis à nouveau les Français qui font l’objet de ses éructations, le plus souvent accompagnées de coups de planche, réels ou mimés, que l’acteur donne dans tous les sens. Les Français ici ne sont pas en cause. On a compris qu’ils sont, comme les francs-maçons pour Woyzeck, des ennemis imaginaires. C’est ce principe de traiter les bouffées délirantes du personnage comme de vulgaires crises de nerfs qui prête plus à sourire qu’à penser. C’est le Journal hystérique d’un type… plutôt normal.

Même si, visuellement, ça opère, le bel édifice est par terre. Au lieu du parallélépipède impeccable du début, il n’y a plus que des gerbes de planches au milieu desquelles se débat un Samuel Finzi en nage. Excellent comédien du reste, avec quelque chose de Jacques Bonnafé, l’instant d’après d’Anthony Hopkins tant il fait ce qu’il veut de sa physionomie. Hélas, ici électron libre lâché dans le magasin de porcelaine de la « duplicité du récit », qui en prend pour son grade. Le rideau de fer aussi, d’ailleurs, qui garde la trace de la dégelée de coups bien réels qu’il a reçus. Glissons sur la lecture des lettres censées avoir été écrites par Maggie (la petite chienne), qui y rapporte les faits et gestes de sa maîtresse, lys de pureté pour Poprichtchine, coquette écervelée pour Maggie. Cabot lui-même, Finzi en fait des tonnes dans ce numéro interminable et confus.

Mieux vaut tard…

Il faudra attendre le moment où, devenu roi, le personnage se met à parler français pour qu’enfin quelque chose de l’ironie douloureuse du texte nous parvienne. Au passage, saluons cette belle idée des metteurs en scène et, tout de même, la prouesse linguistique de l’acteur bulgare aussi à l’aise dans notre langue qu’en allemand ou, comme nous le verrons, en russe. Cette fois, ce grand personnage qui passe incognito parmi les humbles cloportes de l’administration, c’est bien Poprichtchine *, alouette prise au piège de l’égalité des chances prônée par Saint-Pétersbourg, capitale du mensonge. On prévoit un peu que l’acteur va se dépoitrailler, le torse nu étant devenu lui aussi une sorte de figure obligée du théâtre actuel. N’empêche que l’image est juste. Tout comme ce parquet à bâtons rompus que notre rêveur éveillé a d’abord méthodiquement posé avant de s’y risquer, sol-miroir de salon, terrain glissant des courbettes et de la perte de soi.

Bientôt, un énorme projecteur prend dans son faisceau le corps du malheureux, qui se donne lui-même les coups qu’il reçoit à l’asile en guise de traitement. Il y a alors cet instant de grâce où l’acteur entame un tragique flamenco (on songe au regretté Antonio Gades) dont il retrouve, comme d’instinct, les gestes ancestraux. L’effet est époustouflant. On est tout d’un coup plongé au cœur même de l’œuvre, de sa naïve plaidoirie en faveur des perdants de la vie. Puis, transi de froid, notre simplet regarde ébahi le rideau de fer s’ouvrir sur le plateau désespérément vide. Il ne lui reste plus qu’à adresser, en russe cette fois, sa prière à sa mère : « … une corne résonne dans le brouillard… Est-ce ma maison, cette tache bleue au loin ?… Est-ce ma mère, assise devant la fenêtre ?… Maman ! Sauve ton pauvre fils ! Laisse tomber une petite larme sur sa tête endolorie… ». L’émotion enfin nous étreint : dix minutes sur une heure dix. C’est mieux que rien. 

Olivier Pansieri


* Poprichtchine veut dire en russe : « celui qui cherche sa place ».


Le Journal d’un fou, de Nicolas Gogol

Spectacle en allemand surtitré

Mise en scène : Samuel Finzi, Hannah Rudolph

Avec : Samuel Finzi

Coproduction Deutsches Theater Berlin, M.C.93-maison de la culture de la Seine-Saint-Denis

M.C.93 Bobigny • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

www.mc93.com

Réservations : 01 41 60 72 72

Jeudi 27 et vendredi 28 janvier 2011, mercredi 9 et jeudi 10 février 2011 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

25 € | 17 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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