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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 19:19

Un « Huron » plus piquant que dénonciateur


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


« Le Huron », opéra-comique de Grétry d’après Voltaire, était tombé dans l’oubli depuis deux siècles. Le voici qui renaît, fantaisiste et piquant, grâce à la Compagnie de Quat’sous.

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« le Huron », avec Sandra Collet | © Thomas Dewynter

Le Huron est adapté de l’Ingénu, conte de Voltaire datant de 1767. Un fringant Huron est adopté par Monsieur de Kerkabon et sa sœur, qui reconnaissent bien vite en lui leur neveu (!). Amoureux de la jolie Mademoiselle de Saint-Yves, le Huron, baptisé Hercule de Kerkabon, ne s’embarrasse pas des convenances et dynamite le train-train de ces bourgeois coincés.

Un peu comme pour Mozart et l’adaptation musicale du Mariage de Figaro de Beaumarchais, cette version de l’Ingénu gomme quasiment toute trace de la satire virulente de Voltaire, en efface la noirceur : corruption, injustice, arbitraire, femmes obligées de se vendre… Le résultat en est une œuvre légère, plus piquante que dénonciatrice. Le metteur en scène a choisi de transposer l’action en 1968, pour pointer avec humour l’aveuglement d’une famille de petits-bourgeois face à la révolte qui gronde sous leurs fenêtres. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le Huron se met précisément du côté de la force publique (une bonne trouvaille de la mise en scène : l’« officier » chargé de mobiliser la population contre les envahisseurs anglais se transforme en C.R.S.).

Une présence physique détonante

C’est là toute la subtilité de ce Huron : cet étranger, pas tant naïf que doté d’un solide bon sens, ne combat pas du côté qu’on attendrait. La satire se déplace plutôt sur le terrain social. « N’est-ce pas au cœur à choisir / L’objet qu’il doit aimer sans cesse ? », s’interroge Mademoiselle de Saint-Yves, au début du premier acte. Avec ce ton et ces costumes de la fin des années 1960, on se croirait presque dans Potiche, le film de François Ozon. C’est dire la modernité du propos et du langage de cet opéra-comique, genre mêlant des passages parlés et chantés. Déjà dans la deuxième moitié du xviiie siècle, il s’agissait du genre le plus moderne, avec ses sujets contemporains, son langage simple et ses personnages familiers auxquels les spectateurs pouvaient s’identifier. Mais le propos du Huron était-il assez universel pour parler encore aux spectateurs d’aujourd’hui ?

La réponse est largement oui. Le livret de Marmontel est écrit dans un langage direct, et le ressort dramatique consistant à parachuter un étranger au milieu d’une société que l’on veut critiquer, comme dans les Lettres persanes de Montesquieu, permet de porter, avec moult effets comiques, un reflet aiguisé sur les travers de la société. De même, les défauts des personnages ressortent avec humour : lâcheté du prétendant officiel de la jeune fille (très drôle Anthony Lo Papa), nymphomanie contrariée de la veille fille Mademoiselle de Kerkabon (Séverine Maquaire, promenant une grande et maigre silhouette que la fuite du temps et de l’amour semble avoir asséchée)… Le passage pendant lequel le Huron chante avec sa nouvelle famille son émerveillement d’être français est vraiment très réjouissant.

Néanmoins, l’œuvre réserve des moments plus lyriques, comme lors d’un long air de Mademoiselle de Saint-Yves au cours du deuxième acte, disant son inquiétude tandis qu’elle attend le retour de son amant peut-être blessé. Sandra Collet réussit très bien dans ce rôle aux multiples facettes, et son chant sait se faire plus virtuose dans les passages nécessitant des vocalises. Face à elle, Carl Ghazarossian a quelque chose de Fanfan la Tulipe, bondissant et impertinent, imposant avec succès une présence physique détonante. 

Céline Doukhan


Le Huron, d’André-Ernest-Modeste Grétry

Livret : Jean-François Marmontel d’après l’Ingénu de Voltaire

Compagnie de Quat’sous • 11, rue Desbordes-Valmore • 75116 Paris

07 87 18 47 22

www.compagniedequatsous.fr

contact@compagniedequatsous.fr

Mise en scène : Henri Dalem

Direction musicale : Julien Dubruque

Avec : Carl Ghazarossian, Sandra Collet, Séverine Étienne-Maquaire, Anthony Lo Papa, Clément Dionet, Olivier Fichet, Jean-François Kopf et les musiciens du Concert latin : Julien Dubruque, Céline Martel, Amandine Sigrist, Magali Boyer, Michael Greenberg, Benjamin Locher, Laura Duthuillé

Assistant à la mise en scène et création lumières : Cyril Manetta

Dramaturgie : Olivier Mabille

Costumes : Guënic Prado, Émilie Montchovet et Clémentine Anglade (les Vertugadins)

Maquillages : Charlotte Ravet

Chargé de diffusion : Laurent Labruyère

Régie générale : Raphaël Grillo

Théâtre Adyar • square Rapp • 75007 Paris

http://www.theatre-adyar.fr/

Réservations : 07 87 18 47 22

Du 1er au 3 novembre 2011 à 20 h 30, le 6 novembre 2011 au Théâtre Jacques-Brel de Champs-sur-Marne à 16 heures

Durée : 1 h 30

10 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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