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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 15:06

Voyage au bout de la nuit


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Belle mise en bouche, en corps et en espace pour ce monologue signé Pauline Sales porté par une toute jeune comédienne fraîchement sortie de l’E.N.S.A.T.T., Liza Blanchard. La non moins jeune compagnie réunie autour de ce projet se nomme, comme il se doit, Premières fontes.

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« le Groenland» | © D.R.

Étrange texte que celui-ci : il fait parler une femme qui va partir au bout de sa nuit et nous la faire sentir si intensément vivante… Elle nous tourne le dos au début du spectacle, dans une sorte de refus, ou d’absence, face à une route simplement tracée sur le sol et qui fuit vers l’horizon. Premier pari réussi des scénographes (Cassandre Boy et Bertrand Nodet) et du régisseur lumières (Alix Veillon) qui parviennent à nous donner le sentiment d’une route qui part à l’infini, avec sa perspective, sur la toute petite scène des Clochards célestes. Puis la femme parle, et l’on comprend assez vite, par la voix, les mots et surtout la direction de ses regards, qu’elle parle à un enfant, une petite fille. Elle la pousse à aller de l’avant, à partir plus loin, à se détacher d’elle, un peu comme elle donnerait un léger coup de pied à un chien importun. Ainsi, la très belle scène où, répondant aux demandes de la petite, elle lui raconte une histoire, horrible en vérité, et pas du tout appropriée, une histoire cruelle de mort et de sang, puisqu’il s’agit de préparer l’enfant à l’inévitable.

Les propos de la femme comme ses gestes sont ambigus et on ne sait jamais si elle aide l’enfant à grandir ou si elle la rejette comme un objet encombrant. Pourquoi l’a-t-elle emmenée avec elle au lieu de la laisser dans la chaleur de la maison ? Car il y a au loin une maison, un mari et un père pour l’enfant, qu’elle a quittés. Pourquoi ? Nous n’en saurons rien, même si Pauline Sales nous donne quelques clés : la difficulté d’être une femme et de ne pas se faire piéger, par les codes sociaux, par le sexe, par la maternité, par la vie.

On pourrait parler longuement de ce texte qui évoque une infinité de questions sur la place de la femme, le rapport à l’enfant, la difficulté d’être, le suicide, l’abandon, la folie, l’étrangeté. Et qui multiplie les pistes sans en fermer aucune.

La part vaincue

Liza Blanchard suit les méandres du texte, nous en révèle avec beaucoup de finesse les zones d’ombre, les contradictions, passant de la tendresse à l’exaspération, puis à la planification de l’abandon de l’enfant, là sur un bord de route en pleine nuit, avec une pancarte autour du cou. Allant de la tristesse aux cris, de la rigidité à l’hystérie, elle souffle alternativement le chaud et le froid et, du fond de son immense solitude, s’adresse à nous, nous regarde les yeux pleins de larmes, nous prenant à témoin de sa souffrance qui rend sans objet tout jugement. Puis, elle se redresse, tirant sur la veste de son tailleur dans un geste dérisoire de conformisme petit-bourgeois.

Au fur et à mesure, elle va quitter chignon serré et veste-carcan, laisser ses cheveux libres, et se laisser envahir par ses émotions, sa détermination qui se fait jour progressivement. Les lignes blanches qui délimitaient de manière précise et rectiligne la route vont être effacées, éparpillées. Au propre comme au figuré, les lignes bougent, et elle, si raide, si verticale, va se rouler sur le sol, dans la poussière, introduisant un visible désordre dans le décor. Les sons qui accompagnent ce départ annoncé sont froids et rendent perceptible la solitude, même lorsqu’ils évoquent un hall de gare avec ses voix humaines.

Un bien beau spectacle en vérité, intelligent et sensible, porté par une comédienne, Liza Blanchard, dont il faudra suivre le parcours déjà prometteur. 

Trina Mounier


Le Groenland, de Pauline Sales

Cie Premières fontes • 06 87 59 17 45 (Liza Blanchard)

Mise en scène collective

Jeu : Liza Blanchard

Dramaturgie : Guillaume Poix

Scénographie : Cassandre Boy et Bertrand Nodet

Création lumières : Alix Veillon

Création sonore : Guillaume Vesin

Costumes : Émilie Gautier

Partenaire : E.N.S.A.T.T. à Lyon

Théâtre des Clochards-Célestes • 51, rue des Tables-Claudiennes • 69001 Lyon

Réservations : 04 78 28 34 43

www.clochardscelestes.com

Du 9 au 18 avril 2014, les 9, 11, 12, 15, 16 et 18 avril 2014 à 20 heures, le 13 avril à 17 heures, le 14 avril à 19 heures

Durée : 1 h 10

15 € | 11 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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