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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Qui veut faire l’ange fait la bête
Une nouvelle saison s’achève au Théâtre 13 avec le prix des Jeunes Metteurs en scène 2012, belle occasion pour de jeunes compagnies de fourbir leurs armes. Dans ce cadre, Lucas Olmedo met en scène sa propre pièce « le Grigori et les Vigiles », histoire d’ange tombé au milieu d’une communauté mennonite. Scénario digne d’un feuilleton, texte farci de jeux de mots faciles et qui induit souvent le surjeu. Admettons que le théâtre ne soit pas sérieux, comme l’affirme Lucas Olmedo, cela interdit‑il de le prendre au sérieux ?
Si un beau texte n’est évidemment pas indispensable au théâtre, un mauvais texte reste souvent sans appel.
Le Grigori et les Vigiles en donne un exemple. Petite mise en bouche ? Quelque part dans la pampa, une communauté mennonite lutte encore et toujours contre les
agresseurs… à coup de flèches (les autres armes étant interdites), et plutôt mal que bien. Un ange lui tombe sur la tête. Lubrique, parlant un mélange de langues indigeste pour les spectateurs,
il est décidé à devenir homme pour forniquer loin de sa mégère d’épouse céleste. Ce n’est qu’un apéritif, la suite est tout aussi filandreuse. On s’en voudrait de dévoiler cette intrigue
feuilletonesque.
Car c’est bien à la série B, ou à la BD (une certaine BD) que l’intrigue semble puiser. Ah, la mode des créatures inclassables ! Vampires, anges et démons… La pièce commence d’ailleurs vraiment avec une musique de fosse, qui fait ensuite le lien entre les scènes. Les intermèdes se font encore par des fondus au noir, le décor a la beauté et la précision d’un décor de cinéma : plateau tout de bois vêtu, belle lumière. On n’a rien contre la référence cinématographique. Et si on n’est pas enthousiasmé par le travail de Martial Di Fonzo Bo, on concède que la série B peut avoir sa place au théâtre. Mais il n’est pas si facile de créer un univers déjanté, non plus de que de faire rire, à défaut d’émouvoir ou de faire réfléchir.
Ange de la sincérité et démons du cabotinage
Pas facile non plus avec un tel texte de ne pas surjouer, cabotiner. La pièce ne présente pas des personnages crédibles. Victimes un instant, bourreaux un autre, passe encore. Mais des personnages si crétins, ça ne prend pas. Même quand on n’a pas la foi pour en parler, il faut accorder un peu de sens (et ne pas la métamorphoser en « fois » avec un « s » ridiculement prononcé). Donc, si, par moments, Kevin Lipka et Annabelle Simon tirent leur épingle du jeu, c’est que la pièce leur ménage quelques moments de sincérité. Dans ces instants, on oublie les sauts de cabri, les imitations ridicules, les mimiques consternantes (dont l’ange Davide, lorsqu’il se rend invisible ou joue au vampire, a la palme). Alors, à défaut de rire, on cesse de ricaner, une émotion peut surgir : comme un ange passe.
Parce que, quand même, ce que gueule Otis à la fin de la pièce et qui est mis en exergue dans le programme – « Le prix à payer pour les vainqueurs est d’être, un jour, à la merci de la furie et de la violence des vaincus ? » –, ça a du sens ! Il aurait pu y avoir un enjeu dans cette pièce ! D’ailleurs, le dénouement sanglant, la solitude finale le dévoilent, même si c’est trop abruptement. Mais, non : la pièce reste un vrai bric‑à‑brac, comme ce magasin où un des personnages a trouvé, comme par magie, tout ce qui va servir à l’intrigue.
Si le théâtre n’est en effet pas chose sérieuse ici, au sens où il se voit tourné en dérision, avec une scénographie redevenue décor, et des comédiens pantins, alors il vaut mieux se faire une toile. Il y a Wim Wenders (1) pour nous conter l’histoire d’un ange qui par amour se fait homme ; il y a Reygadas ou Haneke (2) pour parler de l’oppressante communauté religieuse ; Boyle, encore, dans Une vie moins ordinaire, pour divaguer autour des anges. Parfois la belle énergie foisonnante et délirante de la jeunesse doit attendre le nombre des années… ¶
Laura Plas
Les Trois Coups
(1). Dans le film les Ailes du désir.
(2). On pense à Lumière silencieuse de Reygadas, qui se passe dans une commaunauté mennonite, ou au Ruban blanc de Hanneke, où des innocents se transforment en justiciers sanguinaires.
Le Grigori et les Vigiles, de Lucas Olmedo
Traduction : Caroline Gleyze
Traduction de l’allemand en italien : Francesca Fedrizzi
Mise en scène : Lucas Olmedo
Avec : Gwendal Anglade, Kevin Lipka, Emmanuelle Ricard, Chap Rodriguez Rossel, Diana Sakalauskaite, Annabelle Simon
Musique : Emmanuelle Ricard
Scénographie : Silvina Fassino
Création et fabrication des arcs : Marc Tenaillon
Lumières et son : Clément Braive
Costumes : Nora Renaud
Assistante à la mise en scène : Johanne Denat
Théâtre 13-Seine • 30, rue du Chevaleret • 75013 Paris
Réservations : 01 45 88 62 22
Site du théâtre : www.theatre.13.com
Vendredi 15 juin 2012 à 20 h 30 et samedi 16 juin 2012 à 19 h 30
Durée : 1 h 25
16 € | 12 € | 11 € | 8 € | 6 €
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