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16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 15:33

Un dragon qui pète le feu !


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Après « le Mandat » de Nicolaï Erdman, voilà que Stéphane Douret monte « le Dragon » d’Evgueni Schwartz. Le virus du théâtre russe ? Sans doute, mais le mal est contagieux : on en redemanderait ! Car ce « Dragon » démange les esprits et empêche les consciences de s’assoupir, en nous faisant mourir… de rire. Porté par un beau travail de troupe et une fine interprétation humaniste, il offre ainsi une belle ouverture de saison au Théâtre 13/Seine.

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« le Dragon » | © Luc Pointereau

Lancelot, chevalier sans reproche, décide de débarrasser un village d’un dragon qui l’opprime et de sauver ainsi la belle Elsa. Une gente demoiselle menacée, un infâme dragon, un preux chevalier : on serait tenté de crier au déjà lu/vu. Mais le Dragon ne cesse de surprendre, comme ces mécaniques ludiques qui révèlent toujours de nouveaux tiroirs secrets. L’art de Schwartz est bien un art du jeu : jeu parodique avec le conte d’Andersen, jeu avec les mots, les archétypes, les niveaux de lecture.

Ainsi, le conte recèle, tout d’abord, une satire (Staline ne s’y est pas trompé en l’interdisant), mais cette satire n’est qu’une facette d’une fable à portée universelle. Car non seulement le chevalier l’emporte en vain, et un usurpateur vient occuper la place du dragon terrassé, mais le dragon s’est fait homme, et se niche dans l’âme de tous ceux qui disent : « faisons comme si de rien n’était » ou « on ne peut rien y faire ». C’est là l’actualité de la pièce et sa force. Dire que le despotisme est l’affaire de tous, dire que si un dragon quelle que soit sa tête (européenne, par exemple ?) nous dévore, c’est que nous avons abdiqué avant que de combattre.

Ludique et ouverte, la mise en scène de Stéphane Douret ne sacrifie aucun de ces niveaux de lecture : merveilleux, parodie, satire et réflexion humaniste, tout est là, sans qu’un aspect ne devienne écrasant. Sur scène, les personnages passent de la raison à la folie, des rires aux larmes grâce au talent des interprètes : tout feu, tout flamme. Grâce à la distribution (celle du dragon, en particulier), au travail sur les entrées en scène, la représentation nous restitue ainsi la surprise du texte. Par ailleurs, pour souligner la leçon de Schwartz, Stéphane Douret accorde beaucoup de place aux passages en chœur : trio désopilant des veules amies d’Elsa, ou du dragon, par exemple, moments où sont réunis sur le plateau presque vingt interprètes.

Un beau travail de troupe

Scénographie, costumes et musique offrent la même richesse. Si les lignes épurées et l’aspect massif de certains éléments peuvent en effet faire songer au stalinisme, on bascule avant tout dans un univers étrange, où les arbres ont des allures d’abat-jours, les trônes ressemblent à des cercueils, et où la table est aussi haute que dans le monde merveilleux d’Alice. Le plateau est divisé en hauteur, et des voiles transforment la scène en lit, en navire où l’on vogue vers le conte ou le rêve. Les costumes empruntent les mêmes motifs de tapisserie que le décor, révélant un peuple caméléon et veule, qui se contente de faire tapisserie justement plutôt que de se soulever. Quant à la musique, tantôt féerique tantôt malicieuse, elle crée une ambiance et instaure à son tour de subtils décalages. Un beau travail de troupe, infiniment cohérent.

Bien sûr, la pièce paraît un peu longuette dans les dernières quinze minutes, bien sûr on n’est pas convaincu par tout – et en particulier par certains monologues face public –, mais on rit, on s’émerveille, on est porté par cette bande de vingt acteurs qui opèrent si bien ensemble. Multipliant les moments de théâtre dans le théâtre, Stéphane Douret leur donne de fait l’occasion de s’en donner à cœur joie. Aucun des acteurs, même celui dont le rôle est plus modeste, ne démérite.

Mais certains personnages hauts en couleur valent particulièrement le détour. Il y a d’abord le Chat (Ludovic Ducasse, formé à l’école d’Emmanuelle Laborit), aux pantomimes si justes et si précises, le Dragon aux allures délicieuses de vieilles dames de l’aristocratie russe (Catherine Bloch), ou encore l’infâme et doucereux Henri (Igor Mendjisky), le Père éploré (Jean‑Paul Farré). Saluons surtout les interprétations fortes et désopilantes de Romain Cottard et de Philippe Spiteri. Le premier campe un héros très humain, parfois ridicule, souvent très émouvant ; le second fait souffler un vent de folie sur la pièce, grâce à son énergie et à son immense potentiel comique. Délectable. 

Laura Plas


Le Dragon, d’Evgueni Schwartz

Traduction : Simone Sentz‑Michel

Éditions L’Avant‑scène Théâtre

Mise en scène : Stéphane Douret

Assistant à la mise en scène : Dimitri Klockenbring

Avec : Jean‑Paul Farré, Anne Barbot, Catherine Bloch, Florent Cheippe, Cédric Colas, Romain Cottard, Alexandre Delawarde, Ludovic Ducasse, Étienne Durot, Thomas Horeau, Tristan Le Goff, Agathe Lhuillier, Igor Mendjisky, Alexandra Naoum, Damien Rivalland, Benoît Séguin, Maïté Simoncini, Philippe Spiteri, Guillaume Veyre, Mathias Zakhar

Scénographie : Héloïse Labrande et Damien Rivalland

Dramaturgie : Marina Abelskaïa

Musique et son : Vincent Artaud

Conception textile : May Katrem

Costumes : May Katrem et Camille Guéret

Stagiaire costume : Jeanne Fournié

Construction décor : Jonathan Bablon

Lumières : Julien Barbazin

Chorégraphe associé : Yno Iatridès

Effets spéciaux : Nicolas Audouze

Maquillage : Audrey Million

Régie générale : Thibault Joulié

Théâtre 13/Seine • 30, rue du Chevaleret • 75013 Paris

Réservations : 01 42 89 17 32

Du 13 septembre au 8 octobre 2012, mardi, jeudi et samedi à 19 h 30, mercredi et vendredi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Durée : 2 heures sans entracte

24 € | 16 € | 13 € | 12 € | 11 € | 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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