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16 septembre 2010 4 16 /09 /septembre /2010 20:30

Un « Dindon » qui détone
à la Tempête


Par Sheila Louinet

Les Trois Coups.com


C’est avec le sourire éclatant et l’œil pétillant que les spectateurs sortent du Théâtre de la Tempête. Et pour cause ! Philippe Adrien, metteur en scène et directeur du théâtre, nous fait partager un vaudeville comme on en voit peu. Avec « le Dindon », il ose aller jusqu’au bout de ses partis pris et assume sans barguigner les excentricités des personnages… mais sans jamais trop en faire.

dindon antonia-bozzi

« le Dindon » | © Antonia Bozzi

Comme toujours chez Feydeau, si l’intrigue peut paraître compliquée, elle n’est jamais bien complexe. Histoires de maris volages et surtout cocufiés, tel est pris celui qui croyait prendre. Ici, Pontagnac a la réputation d’un héros de basse-cour qui se glorifie de ses conquêtes. Entre course effrénée après la belle Lucienne et combats de coqs, c’est lui qui se révélera finalement le « dindon » de la farce. De la bourgeoise au mari benêt, en passant par la cocotte et la maîtresse hystérique, tous les poncifs du genre sont là. Y compris celui de la femme mariée qui promet de livrer son honneur au tout venant si son mari venait à la tromper. Bien entendu, l’erreur et le quiproquo vont alimenter cette comédie haute en couleur, faisant intervenir une douzaine de personnages. Mais une telle pièce peut donc vite tomber dans l’hébétude et le ridicule si la mise en scène est trop plate et si le rôle de chacun n’est pas assez défini. Rien de tel avec Philippe Adrien, qui nous concocte un petit bijou d’inventivité et de précision.

« Et vous n’ignorez pas que le mouvement est la condition essentielle du théâtre… » (Georges Feydeau)

Dès l’ouverture, le spectateur est conquis. Le mouvement est incessant : plateau tournant et portes qui claquent font le régal du public, d’emblée installé dans un registre pourtant bien codifié. Et justement, la force du metteur en scène est d’avoir su jouer avec ces codes en les poussant à l’extrême. Un exemple parmi d’autres, mais peut-être le plus représentatif : la façon dont il va se servir des portes. Point de passage d’un état à un autre, élément central de l’intrigue des vaudevilles puisque ce sont elles qui vont notamment laisser entrer le loup dans la bergerie. Ici, les portes deviennent presque un personnage à part entière. Elles s’ouvrent et se ferment sans cesse, au gré des personnages. Ce seul détail crée déjà une mise en abyme qui élargit le champ et démultiplie les perspectives à l’infini. Oui, mouvement il y a… mais rien de confus ni d’anarchique. Que d’intelligence et de profondeur, au contraire.

Au milieu de ce décor plein d’astuces, ces personnages convenus revêtent une épaisseur inattendue, loin de la platitude habituelle des pièces de boulevard. Alix Poisson, dans le rôle de Lucienne Vatelin, est d’une justesse parfaite. Sans tout à fait épouser le rôle de la bourgeoise écervelée fin de siècle, elle est une femme charismatique et fière, qui va peu à peu être poussée jusque dans ses retranchements de femelle blessée et prête à tout pour se venger d’un mari infidèle. Pour cela, elle dévoilera progressivement un tempérament de feu, quasi animal, sous les airs enflammés d’une « Carmencita ». Parallèlement, Eddie Chignara, dans le rôle de Pontagnac, ferraille avec celle-ci en faisant mouche à chaque réplique, provoquant l’hilarité du spectateur. Certains moments sont fameux : celui, notamment, de la danse de l’amour qu’il offre à Lucienne, et transformé ici en haka. Mieux : les comédiens prennent plaisir à jouer, et il semble qu’on peut parfois deviner dans leur regard une certaine complicité ou du moins une écoute véritable du jeu des autres. Il est d’ailleurs rare de trouver au sein d’une troupe de comédiens une telle homogénéité.

Par ailleurs – qualité non moins remarquable – l’attention portée à la distribution des seconds rôles, avec Vladimir Ant, entre autres. Charismatique comme toujours. Il joue à lui seul trois personnages. Tour à tour valet et gérant d’hôtel, chacune de ses entrées est drôle et remarquée. Rien n’est donc laissé au hasard. Chapeau bas à un travail admirable de comédiens à la gestuelle aussi précise qu’impeccable. Impressionnant, avouons-le !

On rit, évidemment. Mais, étrangement, ce n’est pas ce qu’on retient le plus. Une autre qualité de cette pièce est de faire avancer les personnages sur une corde raide. On ne sait finalement qui est le plus cocu de tous les personnages. Certes, ce serait tomber dans le contresens que de prêter à un texte de Feydeau une signification trop élaborée. Mais Philippe Adrien a su trouver un juste équilibre entre la profondeur d’une mise en scène et la légèreté d’un jeu : « Mon projet pour le Dindon, notre projet est d’emboîter le pas à Feydeau et de ne céder ni sur la gravité et la profondeur de sa pensée, ni sur la légèreté et l’allégresse de son style. ». Eh bien, voilà un pari bien réussi ! 

Sheila Louinet


Le Dindon, de Georges Feydeau

Mise en scène : Philippe Adrien

Avec : Vladimir Ant, Caroline Arrouas, Pierre-Alain Chapuis, Eddie Chignara, Bernadette Le Saché, Pierre Lefebvre, Guillaume Marquet, Luce Mouchel, Patrick Paroux, Alix Poisson, Juliette Poissonnier, Joe Sheridan

Création costumes : Hanna Sjödin assistée de Camille Lamy

Habillage : Émilie Lechevalier

Décors : Jean Haas assisté de Florence Évrard

Création musique et son : Stéphanie Gibert

Maquillages : Faustine-Léa Violleau

Mouvement : Sophie Mayer

Collaboration artistique : Clément Poirée

Direction technique : Martine Belloc

Théâtre de la Tempête • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

Du 10 septembre au 24 octobre 2010, du mardi au samedi à 20 h 30, le jeudi à 19 h 30 et le dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 15

18 € | 14 € | 10 €

Reprise

Théâtre de la Porte-Saint-Martin • 18, boulevard Saint-Martin • 75010 Paris

Réservations : 01 42 08 00 32

À partir du 4 juin 2013, du mercredi au vendredi à 20 heures, samedi à 16 h 45 et 20 h 30, dimanche à 15 heures et le mardi 4 juin à 20 heures

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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