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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 16:14

Un numéro formidablement mauvais

et atrocement bon !

 

Au Lucernaire aussi le paradis existe. C’est en tout cas le nom de la petite salle plantée tout en haut de cette tour de Babel. Les escaliers sont abrupts, la scène exiguë et les bancs inconfortables. Mais le cadre donne déjà le ton au spectacle d’Hélène Ventoura, « le Dernier Numéro » : terriblement risqué et mortellement drôle ! C’est à croire aussi que ce lieu lui était prédestiné.

 

dernier-numero sylvain-granjon

« le Dernier Numéro » | © Sylvain Granjon

 

Quoi de plus difficile que de jouer avec talent le rôle d’un mauvais acteur ? Quoi de plus périlleux que d’interpréter un clown sur le déclin, et dont le cheval de bataille est de lutter contre l’oubli ? Seule en scène, Hélène Ventoura fait vivre (ou mourir !) des personnages qui se démènent comme des condamnés pour survivre à leur propre mort, apparemment inévitable, dans ce cabaret de la dernière heure. Évidemment, dit comme ça, le propos a l’air sombre et pas très jouissif… Mais au lieu de tomber dans la larme facile et la pitié exacerbée, ce clown (ni noir ni blanc) étire la farce jusqu’à son paroxysme. Pour cela, la comédienne (qui est aussi l’auteur) ne lésine ni sur le ridicule ni sur la noirceur du propos.

 

On a pourtant eu du mal à entrer dans le texte et dans le rôle, du moins au début. Le costume n’est ni fatigué ni séduisant, le chapeau (pointu) beaucoup trop petit et le maquillage pas très convaincant. On a même eu très peur de se trouver embarqué dans une galère. D’autant que des clowns sur le retour, il y en a beaucoup, et qu’Hélène Ventoura n’est pas la seule à interpréter ce type de rôle. Des maîtres du genre, comme Chaplin ou Tati (l’Illusionniste de Sylvain Chomet en est un joli hommage), ont, eux, rejoint depuis longtemps le jardin céleste des bateleurs. Qu’a-t-elle donc cette Hélène Ventoura pour mériter le déplacement jusqu’aux portes du « paradis » ?

 

En fait, Hélène ose. Dans la salle, les enfants doivent faire semblant de mourir et surtout arrêter de respirer. De la sorte, elle refuse le politiquement correct. On n’est pas non plus attendri par les souffrances du clown méchant, qui ne fait plus peur depuis belle lurette. Et la bête de foire à trois jambes qu’elle incarne dans un numéro est disséquée devant le public par le cabaretier comme un rat de laboratoire. Hélène ose donc un humour noir, qui déroge aux règles habituelles et pousse la chansonnette jusqu’aller parfois dans le licencieux.

 

Tellement méchant et corrosif

C’est ainsi que son personnage se démène comme il peut avec des numéros de la dernière chance. Il se fourre donc dans tous les gags clownesques (des plus connus aux plus miteux) et finit même par accepter de rendre hommage à un curé coincé « dans sa cage » par une chanson bien populaire et bien grasse. C’est si gros et si grotesque, tellement méchant et corrosif qu’on rit (et parfois à nos dépens !) à s’en décrocher la mâchoire. Les situations sont sordides, et les matamores qu’elle incarne, tristes à pleurer… de rire ! Le cabaret d’Hélène Ventoura ressemble à un cabinet de curiosités. Et ce clown pathétique est prêt à endosser tous les rôles, à accepter toutes les humiliations pour défier la marche du temps. Ainsi, son jeu est une lente noyade dans la ringardise et dans le grotesque.

 

C’est bien cet humour acerbe et qui ne se refuse rien qu’on a aimé. Cela réclame tellement d’intelligence dans la construction et d’habileté dans le jeu ! Mais alors qu’on croyait avoir bu la coupe empoisonnée jusqu’à la lie, on réalise que la descente amorcée n’est pas tout à fait terminée : obliger le public à tirer à bout portant sur le clown, c’est participer à sa mise à mort. On touche là le fond de la dignité humaine… Quelle ironie ! Quel brio !

 

Ce spectacle est un pied de nez très astucieux à ce que n’importe quel artiste redoute plus que tout : l’oubli. Il est aussi un magnifique hommage rendu à une espèce en voie de disparition : les pitres de cabaret ou de cirque. Hélène Ventoura réussit finalement à chercher le « petit clown à l’intérieur de chacun ». À nous de lui répondre : pouët et chapeau pointu, turlututu. À défaut d’être magicien, le clown se fait poète. 

 

Sheila Louinet

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Dernier Numéro, d’Hélène Ventoura

Mise en scène : Hélène Ventoura

Avec : Hélène Ventoura

Création costumes : Claire Granjon

Création lumière : Antoine Cherix

Création musique : Michel Onfray

Diffusion : Judith Marouani

Le Lucernaire • 52, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 42 22 66 87

Du 13 octobre au 4 décembre 2010, du mardi au samedi à 21 heures, relâche les dimanche et lundi

Durée : 1 h 15

30 € | 20 € | 15 €

(Places à 15 € jusqu’au 12 novembre 2010)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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