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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 22:10

J’y croâ pas


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Scénariste confirmé (« Clara, une passion française », « Jeanne Poisson, marquise de Pompadour »), romancier (« le Manteau de plume ou le Jumeau de l’empereur »), Jacques Forgeas signe avec « le Corbeau et le Pouvoir » sa première pièce de théâtre. Malgré une langue élégante et l’enthousiasme d’un quatuor de jeunes comédiens campant avec audace des monstres de l’histoire de France, je n’ai malheureusement pas été convaincu.

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« le Corbeau et le Pouvoir » | © Daniel Michau

La fête a été belle, l’alcool a coulé à flots. Trois amis ont trinqué ensemble à la parution d’un livre écrit par l’un d’eux. Scène banale, mille fois vécue dans cette ville où bat le cœur de la vie littéraire française… Si ce n’est que ces jeune hommes dans le vent, habillés d’élégants costumes noirs et de chemises blanches, portent des noms immortels : Molière, Racine, La Fontaine. La parution des Fables est la raison de ce charivari. Racine (Pierre-Marie Poirier), le plus imbibé des trois, aura tout juste la force de soumettre à l’avis de ses deux illustres comparses le début de sa nouvelle pièce, les Plaideurs, avant de sombrer dans la lourde somnolence de l’alcool. L’action se déroule dans une auberge, mais le décor est minimaliste : des piles de livres, une glace sans tain, une espèce de canapé. Des masques sont disposés çà et là.

Il est certes bienvenu de dépoussiérer ces monstres sacrés de la littérature française, de leur restituer tout le feu de leur passion, de les mettre en scène dans l’enthousiasme de la création. Mais, outre le fait que cette scène de beuverie est jouée d’une façon que j’ai trouvé ce soir peu crédible, elle donne lieu à une suite de vérités définitives sur la littérature en général et sur le théâtre en particulier qu’on dirait tirées du Lagarde et Michard (en bien mieux dit, il est vrai). Le rôle de Pythie, prophétesse de l’auteur-Apollon, est tenu pour l’essentiel par un Molière (Baptiste Caillaud) dont l’assurance, à force d’asséner ces phrases clinquantes et creuses, finit par crisper. Ces considérations littéraires s’étalant de façon un peu trop complaisante débouchent néanmoins sur une révélation d’importance : dans un brusque éclat d’amertume, La Fontaine (Clovis Fouin) se scandalise de ne pas recevoir de pension.

Mais le théâtre est décidément un lieu magique. Tel un deus ex machina, un inconnu frappe à la porte-miroir sans tain. Par jeu, puisqu’ils fêtent la publication des Fables, nos joyeux auteurs lui proposent de mettre un masque d’animal. Il choisit le renard. La Fontaine choisit le chien, Molière, le singe (on l’aura compris, il est vraiment très malin). Racine, toujours hors-jeu, fera jaillir de sous sa couverture où il est désormais enseveli quelques saillies dont on nous assure qu’elles sont « insolentes ». Ces masques de carton blanc, originaux, conçus dans un style cubiste qu’on dirait inspiré de Picasso, sont plutôt réussis. L’invité surprise se dit éditeur. Bien sûr, c’est faux, et le public découvre, éberlué, qu’il s’agit en réalité de Colbert. Celui-ci a en effet décidé de tenter de convaincre personnellement La Fontaine de renoncer à sa fidélité envers son premier protecteur, Fouquet, arrêté sur ordre de Louis XIV en 1661. Cette fidélité (d’où son masque de chien) lui a attiré l’hostilité de Louis XIV et de son tout-puissant ministre, et lui a, hélas, subséquemment coupé l’accès aux caisses de l’État.

Le problème est que ce Colbert campé par Bartholomew Boutellis n’a rien d’une bête politique. Falot, hésitant, il se laisse facilement déstabiliser par un La Fontaine dont on devine facilement – c’est le moins qu’on puisse dire – le point sensible. Et, d’emblée, cette adversité trop faible fait décliner l’intérêt de leur confrontation, censée constituer le cœur de la pièce. Cette incapacité de Colbert à déjouer les arguments moralisateurs et banals d’un La Fontaine protomarxiste simulant les vierges effarouchées à l’évocation de l’argent ne réussit même pas à réellement agacer. Au vague ennui qui teintait les premières minutes de la pièce succède progressivement une douce somnolence.

Heureusement, alors que le débat s’enlise dans une aporie sans issue, Molière se mêle de la conversation. Usant de ses pouvoirs mystiques de metteur en scène, il fait rejouer aux protagonistes leurs répliques afin de leur arracher un accord. Devenu une marionnette docile entre les mains de Molière, Colbert finit par lâcher cet aveu pathétique : « Je me sens très seul, parfois. ». Ah ! la fameuse solitude du pouvoir ! Qu’elle puisse être follement désirée, aimée au-delà de toute raison, ne semble pas un instant de l’ordre de l’envisageable… Mais la paix se fait vraiment lorsque ce Colbert fantomatique avoue que son projet est de rajouter, à la caisse du roi, une caisse propre à l’État. Ô joie divine ! Il sera donc possible de toucher deux pensions ! Loin d’assister à une lutte homérique entre deux Titans, nous avons assisté, au final, à une joute verbeuse entre deux individus sans envergure.

Même à la fin, le propos de la pièce demeure donc ambigu. Visait-il à mettre en scène l’hypocrisie de certains artistes qui, se drapant dans de grands principes moraux, n’ont pour bien suprême que l’obtention d’une rente d’État (dénommée aujourd’hui subvention) ? Cela aurait été une bonne idée, le théâtre ayant parfois tendance – mais c’est humain – à dénoncer la tartufferie des autres sans trop s’interroger sur la sienne… Mais, si tel avait été le cas, l’ironie en serait, à tout le moins, très subtile : les lauriers décernés aux rebelles de génie, aux hérauts de la liberté insolente de l’artiste, restent solidement accrochés sur la tête de nos trois compères. Visait-il alors à réaffirmer le primat romantique du créateur sur le pouvoir politique, comme le titre lui-même le suggère ? Quid, alors, des contradictions de La Fontaine ? Seraient-elles une illustration de la complexité de sa personnalité, déchirée entre sa fidélité envers un ancien bienfaiteur, le désir de gloire et le goût de l’argent ? L’expression d’un désir de toute-puissance ? Ou une forme de cynisme assumée ?

La morale de cette fable sera malheureusement cruelle : j’ai plutôt le sentiment que cette ambiguïté n’est pas volontaire, qu’elle est le fruit d’une réflexion de l’auteur qui n’est pas allée jusqu’au bout et qui a donné lieu à une construction dramaturgique bancale. Confronté à la défense d’un tel texte, les acteurs, sans démériter, ne peuvent qu’être piégés par ces incohérences. Je n’ai, au final, ressenti d’empathie pour aucun de ces personnages ni éprouvé d’intérêt pour leurs débats tronqués. Il n’est décidément pas aisé de se glisser dans l’habit de géants. 

Vincent Morch


Le Corbeau et le Pouvoir, de Jacques Forgeas

Mise en scène : Sébastien Grall

Direction d’acteurs : Sophie Gubri

Avec : Clovis Fouin, Baptiste Caillaud, Pierre-Marie Poirier, Bartholomew Boutellis

Décors : Valérie Grall

Costumes : Laurence Struz

Lumières : Pascal Sautelet

Son :Jean-Marc Lentretien

Administration : Laurence Santini

Production : Dominique Attal, Fabienne Servan-Schreiber

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

http://www.lucernaire.fr/beta1/index.php?option=com_content&task=view&id=1457&Itemid=52

Réservations : 01 45 44 57 34

À partir du 4 septembre 2013, du mardi au samedi à 18 h 30

Durée : 1 heure

25 € | 20 € | 15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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